Toute la RN3 est en deuil. Et pas seulement les numéros 196 à 200 de l'avenue Gallieni, comme on l'appelle à Bondy, où il exerça ses talents : nous apprenons avec une infinie tristesse le décès de Raymond Soulupe, ce Stravinsky des motifs chamarrés, qui fut pendant vingt ans le gérant du Saint-Maclou de la ville. Raymond Soulupe, tel un Gonzague Saint-Bris voletant entre sol et plafond, s'affirma comme une figure de premier plan de la vie artistique locale. Il compta parmi les précurseurs des sols vinyles à motifs floraux et lutta pour l'accès de tous à la Représentation symbolique en accordant des rabais pouvant aller jusqu'à 12% sur le linoléum dès 1971. Le sol plastique Smaritz Noir figure d'ailleurs toujours parmi les succès de la marque saint-malcunienne sous la référence 7723/0 et, surtout, avec la touche de génie que seul Raymond Soulupe, notre Léonard de Vinci de l'intériorité fleurie, pouvait imaginer : l'accompagner de la colle Saderflex 805D.d'un des premiers revêtements plastifiés vendus en France.
Ces succès ne le grisèrent pas, bien au contraire, et Raymond Soulupe, le Modeste Mussorgsky du réalisme esthétique, mit un point d'honneur à rester accessible au chaland, fut-il pauvre et à la peau foncée. "Tout ce qui est solvable mérite la considération, tout ce qui paie cash mérite l'admiration" : cette devise, il la fit sienne dès ses débuts, et l'appliqua avec rigueur, réussissant souvent à vendre des chutes de quelques mètres carrés de moquette à des égarés sans le sou qui croyaient pouvoir emporter de quoi tapisser tout une maison du dernier cri de l'expression murale. "Ainsi, ils ne repartaient pas les mains vides, ils avaient le sentiment qu'un peu de beauté s'introduisait dans leur vie, et ça me permettait de faire tourner les stocks", expliquait Raymond Soulupe dans une interview accordée à France-Coulure peu avant sa mort.
Lorsqu'il ne créait pas la tendance, ce Rudolf Noureiev de la poésie verticale savait rester à l'écoute des signes de l'avenir : sols stratifiés ou carrelages imitation bois trouvèrent toute leur place dans son magasin bien avant les années 2000. Toutefois, Raymond Soulupe fut incontestablement et avant tout le prince de la rénovation murale, et ses nombreuses références de tissus tendus témoignent de cet engagement permanent. Nulle fissure ne l'effrayait car, plaisantait-il avec cet humour caractéristique d'une pudeur consciente de son génie, "j'ai fait lézarde déco". Alors résonnait son rire tonitruant jusqu'à la toiture en zinc de son magasin et, souvent, il lançait alors à l'une des vendeuses : "Venez dans mon bureau, Brigitte, que je vous accorde 5% de remise".
ci-contre : "Sol Smaritz noir sur fond noir", l'une des œuvresles plus célèbres de Raymond Soulupe, reste aujourd'hui encore
proposée en magasin à 5,99 euros le mètre carré.
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