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Home Peinture Gustave Moreau - Visite onirique

Gustave Moreau - Visite onirique

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GMportraitjeuneSes créatures ont le regard qui flotte inexorablement vers un horizon qui se dérobe quand il ne fixe l'être ou la bête qu'elles défient. Gustave Moreau est le peintre de la langueur et du désir, un univers où jamais le plaisir ne s'assouvit. Il est en cela en harmonie avec sa vie qui ne fut qu'élan retenu et pulsion sublimée. Il sera ainsi l'homme de deux femmes seulement : Pauline Moreau, sa mère, et Alexandrine Dureux, son "unique amie". Il leur sera fidèle jusqu'à leur mort, hélas, à ses yeux, antérieures à la sienne. Rien d'un libertin donc ou d'un jouisseur volage. Il inscrit la séduction dans un rapport à l'autre essentiellement romantique, un monde où les promesses d'amour éternel ne sont pas que des figurines de rhétoriques.

L'anachorète qui peignit quarante ans durant caché dans son repère mystérieux devenu musée (1), nimbé d'une clarté crépusculaire bien que niché au sein de la ville lumière, a mis au monde l'univers pictural le plus féerique de l'histoire de la peinture. Féerique mais ni lénifiant ni entaché de la niaiserie si souvent attachée à ce terme comme les chaînes au draperies des fantômes.

GMphotoAucun regret, le plus sédentaire des explorateurs n'aurait trouvé sur terre de quoi satisfaire son appétit, puisque plus que les paysages, le temps et nos dimensions lui étaient déjà par trop étroites et contraignantes (2). Alors il opéra les rapprochements les plus audacieux au sein des prolifiques mythologies chrétienne, grecque et païenne à la disposition de tous pour autant que leur appétit de connaissance ne soit pas réduit à néant, et, bien avant Freud (et oserai-je dire bien mieux), il fit de ces icônes tutélaires les éclaireurs du dédale des grandes aspirations spirituelles de l'homme. Si tous les deux virent bien pregnance du désir dans les préoccupations humaines, là où le gourou Viennois vit irréductible cloisonnement entre les sexes, l'artiste Parisien vit au contraire réversibilité, indifférenciation. Ses femmes ont des corps d'éphèbes, ses hommes ont des visages de madonnes.

L'hermaphrodisme semble régner, comme pour conjurer les inférences copulatoires des corps GMsansonsexuellement marqués. Loin du mythe d'Aristophane sur la partition humaine en deux moitiés sexuellement opposées dont chacune est à la recherche éperdue de l'autre, Gustave Moreau fait de l'amour une idée dont la position alanguie semble l'extrême pointe hédonique. S'agit-il d'impossibilité d'affronter la nature animale de l'acte charnel, de le présenter tel, comme sut le faire l'un de ses maîtres, Rembrandt (qui sut même intégrer femme qui pisse et chien qui défèque dans ses sujets) ? Vraisemblablement, mais par son génie, il évita toute euphémisation du réel en atteignant à l'épure du songe où rien n'est plus trivial mais où tout prend sens.

Dans le dernier tiers du XIXème siècle (il n'exposa ses toiles que fort tard, à près de 38 ans, après 20 ans à les considérer comme insuffisantes), Gustave Moreau représentera à lui seul la troisième voie, chère à la politique, de la peinture. Au classicisme en voie de grabatarisation, au naturalisme impressionniste à la sémantique si rudimentaire (et GMsalome1qui annonçait finalement la littérature des 30 dernières années, rétive aux rapprochements et aux grandes idées forces mais éprise de muzzak stylistique dont le seul objectif semble la petite secousse émotionnelle produite chez le lecteur comme la prostituée a celui d'obtenir au plus vite la petite secousse éjaculatoire chez le client), Gustave Moreau devint le rénovateur de la peinture historique qu'il conduisit dans l'univers du symbolisme, son abord syncrétique et "décadent" du genre en gommant toute la platitude et la lourdeur. Bien sûr, il s'attira quelques moqueries aussi bien des nostalgiques que des progressistes, mais dès son "Oedipe et le Sphinx" en 1864, il fascina écrivains et poètes qui le reconnurent comme un des leurs (3), qui comprirent la puissance évocatrice de ses héros androgynes, altiers ou hiératiques, et de ces femmes lascives ou vénéneuses couvertes de somptueuses pierreries, qu'il dessinait au crayon sur la toile, singularité technique qui ne finit d'enchanter et de fasciner, telle sa célèbre "Salomé dansant" (ci-contre) dont on peut lire ici et des études intéressantes.

Chaque exposition annuelle fut l'occasion de polémiques (alors qu'on se plait à rabacher celles provoquées par les impressionnistes, on fait étrangement silence sur celles que Moreau déclencha) mais il les interrompit en cessant d'exposer définitivement dès 1880 (soit 16 ans seulement à montrer son travail durant les 50 ans où il peignit), passant ses 20 dernières années cloîtré dans ce qui est aujourd'hui son musée (4).

Parcourir de temps à autre (disons tous les deux ou trois ans) ce lieu magique est une sorte de pèlerinage paradoxal où je ne vais pas tant me perdre dans quelque onirisme dépaysant que revenir à l'essentiel, c'est-à-dire l'immatérialité de notre condition, quoi qu'en disent mes contemporains et leur goût effréné du gadget comme nouveau viatique ataraxique. Il s'y est même joué certaines désillusions relationnelles quand je comprenais à l'indifférence polie de mon

GMmusée

invité (hélas souvent avec un "e") combien était grande sa perplexité devant mon enthousiasme, et qu'un voile de Maia infranchissable, apparemment véniel mais poGMmoiseurtant profondément attristant, nous séparerait toujours (à contrario j'ai le souvenir d'une simple connaissance passagère que je perdis rapidement de vue mais qui, pétrifiée devant "Jupiter et Sémélé", se mit à déclarer qu'elle avait désormais comme but dans l'existence de "devenir assez riche pour acheter ce tableau", boutade qui trahissait tout de même, derrière ce paravent humoristique de pudeur, le choc qu'elle venait de recevoir).

A chacune de mes visites, parmi les nombreux tableaux, pour la plupart inachevés et souvent de simples étapes intermédiaires, de nouveaux semblent se manifester avec plus de force, témoignant probablement de l'évolution, les années passant, de mon propre imaginaire mais aussi de mes inclinations esthétiques. Ainsi, cette fois-ci, deux d'entre eux me fascinèrent plus particulièrement.

Tout d'abord "Moïse sauvé des eaux" (ci-contre), dans lequel cette scène quelque peu usée, est ici traitée dans une obscurité angoissante, le décor semblant détrempé de sang comme si se rejoignaient dans ce simple épisode, le placenta maternel et le crime ennemi. Les personnages ont l'air de spectres s'extrayant des morts et il n'y aurait la blancheur nacrée des oiseaux qui paraissent surgir des entrailles de la vallée, ce sauvetage aurait tout d'une mise au tombeau.

L'autre tableau, c'est "Orphée sur la tombe d'Eurydice". Plusieurs raisons le rendent si GMmorpheeémouvants. Tout d'abord, il s'agit là d'une oeuvre arrachée par Gustave Moreau à la souffrance de la perte d'Alexandrine, morte en 1890 et qui le laissa prostré, accablé par une affliction dont on ne meurt pas, uniquement parce que le corps a l'égoïsme de ne pas suivre la mort de l'âme. Cet Orphée sur la tombe d'Eurydice c'est donc bien sûr la figure de celui qui perd celle qu'il aime donc sa vie. Mais l'histoire de ce tableau, je la connais depuis longtemps déjà, ce n'est donc pas l'explication de l'émotion particulière qu'il produisit en moi cette fois-ci. Il faut avouer que le mythe d'Orphée et d'Eurydice n'était pas sans hanter mon esprit depuis quelques semaines et ce fut soudain comme une sorte de complicité au travers du temps et de la mort avec ce peintre qui m'accompagne depuis une trentaine d'années. A propos de ce tableau, Gustave Moreau a écrit ces quelques mots "Le silence est partout, la lune apparaît au dessus de l'édicule et de l'étang sacré. Seules les gouttes de rosée tombant des fleurs font leur bruit régulier et discret. Ce bruit plein de mélancolie et de douceur, ce bruit murmure de vie et de nature espérante - dans cette enceinte du silence de la douleur et de la mort". Comment imaginer qu'il ne décrive là l'état intérieur de son esprit en proie avec les forces contradictoires de son art : à la fois mortifères et palingénésiques.

Il y a peut être enfin la réminiscence de Georges Boulanger ditGMboulanger le Général, dont j'appris l'histoire personnelle en lisant la biographie d'Henri Rochefort (5). Aussi contestable que put être le personnage politique, sa passion dévorante pour Marguerite de Bonnemain avec qui il vécut de longues années et qui l'amena à se suicider sur la tombe de celle dont la mort lui avait ôté toute raison de vivre, assumant en acte ce qui ne reste hélas bien souvent que des sermons évanescents, me fascina par son pathos un peu kitsch mais tout de même emprunt d'une certaine grandeur.

Bien sûr, il serait assez grotesque de tracer une ligne entre l'univers pictural de Gustave Moreau et quelque référence musicale que ce soit, surtout appartenant au rock (certaines oeuvres de Maurice Ravel telle "Daphnis et Chloé", seraient certainement le support sonore le mieux approprié à un tel univers). Toutefois, il n'est pas inconsidéré de voir chez Nikki Sudden ou Dave Kusworth, une filiation évidente, aussi bien dans leur attitude générale que dans les nombreux textes où anges, héros, ors, rubans et bijoux ruissellent.

Quoi qu'il en soit, et pour conclure sur une touche plus concrète, la divine surprise fut le plaisir que prit akelvin, lui si rétif à réitérer l'expérience d'une visite au musée, dans cette pause dépaysante en un lieu si incongru pour un enfant de ce début de XXI siècle, sauvé quelques instants des eaux boueuses du monde virtuel tel que la technologie le rêve pauvrement, pour respirer les vapeurs enivrantes d'un homme qui avait assemblé ses rêves dans un si précieux écrin. Il y a tant à voir et à montrer (ce crayon qui part rechercher les personnages et les parures au milieu des couleurs écrasées, ces dernières toiles abstraites que l'on découvre en tirant ses tiroirs verticaux où il nous semble extraire son inconscient habité d'une aspiration à la liberté absolue des formes et des matières) que l'exploit est bien modeste et pas certain que beaucoup d'autres peintres puissent m'éviter dans l'avenir les sempiternels "quand est-ce qu'on part ?". Quand partons-nous pour le bonheur? disait Baudelaire (dans Fusées). Oui au fait quand monsieur Moreau ?

GMagé(1) Lien vers le musée, (2) "Personne ne croit moins que moi à l’œuvre de l’homme en tant qu’importance absolue et définitive, puisque pour moi rien n’est que rêve sur cette terre, mais en vivant avec l’œuvre de génie des morts, œuvre triée et choisie, je vis avec ce qui a le plus ressemblé sur la terre au divin, à l’immortel" (3) On lira ici  "Du dilettantisme" de Huysmans dans lequel figure un panégyrique de Gustave Moreau dans le style et surtout le vocabulaire profus de l'auteur de Là-bas (dictionnaire indispensable pour les pauvres ignorants que nous sommes devenus). (4) Voilà ce que Léon Bloy en dira, après l'avoir pour la première fois visité " 1 mai 1905. Visité pour la première fois le musée Gustave Moreau. Ma stupéfaction de voir la quantité prodigieuse des oeuvres de ce maître qui fut un travailleur colossal. [...] Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un artiste d'une imagination plus somptueuse. C'est un fou furieux de magnificence". (5) ici.

 

Pour finir, cette version ci-contre, d'une violence inouïe, de la danse de mort de Salomé où elle brandit rien moins que la tête de Gustave Moreau lui-même, se substituant à celle de Saint Jean GMsalome2Baptiste dans un ultime dernier racourci (on trouve ici des détails de cette toile insensée).

On remarquera comme il prenait de la liberté dans les formes, ce qui le conduira à préfigurer l'abstraction 20 avant sa création, comme on peut clairement s'en apercevoir en regardant ses dernières toiles absolument visionnaires sur l'avenir de la peinture (un exemple, pas le plus parlant,  ci-dessous).   

GMabstr2

 

 

 

 

 

 

 

 

Illustrations : de haut en bas, autoportrait de Gustave Moreau (1850, à 24 ans donc), photographie de Gustave Moreau (non datée), "Samson et Dalila" (1882), "La danse de Salomé", "Moïse sauvé des eaux" (1893), "Orphée sur la tombe d'Eurydice" (1891), Une du "Petit Journal" (1991), autoportrait de Gustave Moreau (1890), "Salomé brandissant la tête de Saint Jean Baptiste" (1890-98).

Mis à jour ( Mercredi, 22 Novembre 2006 17:46 )  

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