
Je ne connaissais pas Jean Ferry avant que le catalogue de Finitude ne vienne me chatouiller la boîte à fantaisie avec Le Mécanicien & autres contes. La quatrième de couverture évoquait un certain Joseph K. membre d'une société tellement secrète que même ses membres ne savent s'ils en sont. La bio livre un pataphysisicen spécialiste ès-Raymond Roussel et, précise la préface de Raphaël Sorin, "Régent par Susception Transéante de la chaire de doxographie et doxododie rousséliennes". Dialoguiste (Quai des Orfèvres, de Clouzot) itou. Et maintenant revenant chez Finitude — argument qui, en soi, pourrait suffire à convaincre.
Les vingt-cinq textes (ou contes, donc) ici réunis, dont quatre inédits, témoignent de l'étonnante versatilité de Jean Ferry. Celui-ci allie le sens de l'absurde et de l'humour à une plume pleine de poésie, d'attention au réalisme. Ses histoires fantastiques donnent vraiment le sentiment de sortir de notre monde… devenu fou, comme chacun le sait, ainsi dans "La grève des éboueurs", quand un tas d'ordure accouche d'un clochard.
Surtout, il passe avec une virtuosité étonnante une époque à l'autre, d'un milieu à l'autre, épousant les formes avec un égal bonheur, que ce soit le récit de voyage métaphorique ou de marin échoué, l'amourette campagnarde solitaire, le conte onirique en forme de parabole, le récit d'aventure ou ces "quelques notes sur le sommeil" génialement intitulées "Aux frontières du plâtre", parmi lesquelles il écrit : "Si chacun dormait à son gré, il n'y aurait plus de crimes. Imaginons toute l'humanité se levant un matin, ayant assez dormi. Quel grabuge ! Quel système social y résisterait !"
Et, partout, Jean Ferry livre une observation aigüe et tragique de ses contemporains. À propos d'un numéro de cirque : "Après, ça allait très vite; un trait de lumière rose fusait de haut en bas, un éclaboussement, et Miss Florence, tout sourires et peau mouillée, jaillissait de la petite baignoire où personne n'avait cru d'abord qu'elle entrerait d'une façon aussi dramatique. Et ça battait des mains, pour se délivrer de la peur qu'on était venu chercher : voir cette douce machine appétissante et veloutée devenir en une seconde un tas aplati de viande sanglante, crevée d'os et de hurlements..."
Passant du coq à l'âne avec une agilité de chenapan débonnaire, Ferry ne cache cependant pas une forme d'angoisse qui imprègne tous ses textes (et, en particulier, "Mon aquarium", à peine plus d'une page sur les idées suicidaires qui s'agitent dans une petite boite). On saute de surprise en surprise, au fil d'une écriture au rasoir, en s'enfonçant toujours plus loin dans cet univers étrange et très personnel, sans jamais savoir sur quel pied danser. Le coeur noué, la rate dilatée, le cerveau ébouillanté.
Un plaisir parfait par les habitudes de la maison qui, une fois encore, nous régale : typo fine et très confortable (et travaillée : pas une ligne trop resserrée ou écartée), imprimée avec précision (à comparer avec les pages baveuses de certains grands éditeurs parisiens) ; papier crème, lisse et épais ; lettrines et discrets ornements ajoutant au côté rétro. Franchement, ce bouquin est superbe. S'y ajoutent des illustrations de Claude Ballaré (coauteur d'un Emil Cioran - Aphorismes traduits en rébus, également chez Finitude) qu'on croirait sorties d'une encyclopédie début de siècle (enfin, du précédent) virés au surréalisme. Bref, 170 pages de bonheur.
ET TANT QUE NOUS Y SOMMES…
… Il me paraît séant de vous signaler une autre parution de Finitude que je ne découvre qu'aujourd'hui : Traité du cafard, de Frédéric Schiffter. Un recueil de considérations, et aphorismes relevant de la misanthropie atrabilaire (tautologie ?) : dégoût pour l'humanisme, la foule des humains en général et soi-même en particulier (sauf au lit). Et, pour être sûr de ne pas plaire, Schiffter s'affiche aussi phallocrate, réactionnaire plutôt que conservateur ("Parce qu'il anticipe avec lucidité les catastrophes du progrès technique et de l'extension du marché, seul le réactionnaire est en avance sur son temps") et lapide à mots une palanquée de philosophes contemporains (Levinas, Sartre, Deleuze…), quand ce n'est pas la philosophie elle-même. Ses aphorismes sont souvent d'élégantes pirouettes hypocondriaques mais les textes plus développées—jusqu'à, ho !, trois ou quatre paragraphes— n'en sont pas moins forts.
"Le drame des types comme moi qui ne veulent pour rien au monde être pris au sérieux est, justement, qu'on exauce leur vœu."
"Je poursuis mes rêves d'enfant et ce sont mes cauchemars qui me rattrapent."
"Quand j'écris, sentiment d'être un imposteur. Quand je n'écris pas, sentiment de me trahir."
"A chaque livre que je publie, je me loge une balle dans le pied avec la précision d'un tireur d'élite", écrit-il. Ça ne l'empêche visiblement pas de marcher droit.
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