
Le choc est d'autant plus grand que l'auteur est pratiquement inconnu. Le romancier et poète péruvien
Manuel Scorza, décédé en 1983 dans un accident d'avion, inaugurait avec
Roulements de tambours pour Rancas une cycle de cinq ouvrages,
la Ballade, dédiée aux luttes des paysans. Une littérature engagée, qui lui valut l'exil.
Ce serait pourtant une erreur de ne voir dans cette oeuvre qu'un militantisme politique traduit en littérature. Roulements de tambours pour Rancas est un livre d'une puissance peu commune, soutenue par une écriture d'une vivacité permanente. La narration se situe toujours aux côtés des personnages et donne le sentiment de les accompagner dans leurs gestes et leurs sensations.
Oh ! on ne rie pas beaucoup dans ce roman, ou alors de désespoir. Mais il possède la (très) rare qualité de vous emporter en quelques pages comme radeau sur un torrent, et vous marque, et vous convainc que, non, enfin, la littérature n'est pas cette vaine accumulation de mots que l'on voudrait nous vendre à tous les coins de best-sellers, que l'écriture naît de la passion, de la chair et, souvent, de la souffrance, et encore qu'elle n'est pas inutile. Quand, sous le choc (oui, on sort de ce livre choqué), vous tournerez la dernière page et découvrirez cette note du traducteur qui tient en cinq lignes, vous vous rappellerez alors que la littérature est le portrait d'un temps, d'un lieu, de ses hommes, et qu'en parlant d'eux, elle peut les bouleverser.
Manuel Scorza relate la lutte perdue d'avance de villageois des montagnes andines, dans les années 1950. Soudain surgit de nulle part un grillage qui, bientôt, encercle la commune, rend les pâturages inaccessibles, affame les bêtes, humilie les hommes, déjà sous la coupe d'un médecin-magistrat, tyranneau dont le ridicule est à la hauteur de sa férocité. Ce grillage est le visage des profits de l'Occident et de ses grandes entreprises de dépeçages, appuyées par le gouvernement et l'armée (censément) du peuple.

Le chapitre d'ouverture, et la symbolique qu'il dévoile, est un grand moment de narration. Le dernier chapitre est, lui aussi magistral, qui par une pirouette de l'imagination parvient à dire l'indicible sans abandonner ses héros morts et atterrés. Entre les deux, Manuel Scorza trouve un ton à la fois original et d'une grande justesse, dont l'empathie pour ses personnages (et on hésite à écrire ce mot, car il relate un combat bien réel) projette la sensibilité dans l'humanisme et l'intemporalité.
S'il se fonde sur des faits, des événements réels, Manuel Scorza inclut dans cette réalité tout ce qui fait la vie d'une communauté, ses racontars, ses croyances, d'où une dimension que l'on pourrait hâtivement qualifier de "fantastique" mais qui ne fait que rendre plus prégnante encore la véracité de ses propos.
De scènes joyeuses en bribes de révoltes avortées, d'espoirs trompeurs en écrasement militaire, Manuel Scorza semble faire corps avec cette histoire populaire. Et il n'y manque ni de talent d'écriture, dont on est bien en mal de dire la force à la fois immédiate et profonde, ni de fulgurances qui, en quelques mots, vous ouvre les tripes et l'esprit.
Ainsi, réunissant à la fois la tradition d'une littérature sud-américaine baroque, proche du conte et du merveilleux, et celle d'une littérature de combat, Manuel Scorza lègue un livre exceptionnel, conciliant l'exigence stylistique et l'originalité, l'épopée et le quotidien, la réflexion morale et les sentiments profonds.