
Quand je descends de voiture et trouve trois âmes vivantes dans l'espèce de bar à allure de salle des fêtes qui jouxte la salle, c'est pour m'entendre dire par un chevelu torse nu, qui roule un pétard avec une dextérité d'intermittent du spectacle, que le concert ne commencera pas avant 20h30. Je repars sur Poligny, surplombé de falaises, et achève, tout en me garnissant l'estomac d'une salade comac et le cerveau des amours de Jacques le Fataliste, de carabiner en terrasse l'insolation chopée dans l'après-midi.
Retour au Moulins. Où trente pelés (dix fois plus au final, heureusement) font le pied de grue, et pas un tondu. Ou quasi. Un petit groupe pique-nique : il s'avérera plus tard que ce sont des militants UMP dont on ne comprend pas bien ce qu'ils viennent foutre là. Le temps d'apprécier le cadre bucolique, le ruisseau à truites, de commencer à s'emmerder ferme et de se demander si la migraine va oui ou non me pourrir la soirée, les portes ouvrent vers 21h.
Une fois à l'intérieur, bonne surprise. La salle (une ancienne discothèque) est très bien agencée : scène de taille correcte, surélevée d'environ un mètre par rapport à la fosse en demi-cercle, derrière laquelle l'espace où s'allonge le bar permet de suivre le spectacle sans rien rater. Un étage en balcon complète l'endroit. Précision d'importance : le demi est à 2,5 euros, le whisky (un seul glaçon, s'il vous plaît) à 4. Le barman me sert la paluche sous prétexte qu'il vient de faire de même avec un de ses copains qui est juste à côté de moi.
Je découvre alors Astral Quest par l'entremise d'une main sans corps. Les spectateurs entrent encore à petites gouttes, les premiers arrivés poireautent depuis plus d'une heure, et, sur le côté de la batterie, une main, seule, semble gratter quelque chose au sol. The Thing ? Non. Marc Chaniot, le batteur, est penché derrière son kit et on ne voit rien de son corps excepté cet appendice étrange déconnecté de tout membre.
Encore une bonne demi-heure d'attente, ponctuée d'essais de fumigènes et des pas pressés des techniciens du lieu, avant que le groupe arrive sur scène (et non pas : débarque, apparaisse, investisse... Non. Ils arrivent) aussi tranquille que pour un soundcheck et entame le set devant deux à trois cents personnes. Le public : sans doute ni fan d'Astral Quest ni de Dr Feelgood dans sa majorité, plutôt là "pour voir", parce que c'est samedi soir, ou simplement parce qu'il est abonné des lieux. Quant à la moyenne d'âge, elle doit être la même que celle des musiciens des deux groupes.
Dix minutes plus tard, je commence à comprendre que, sous ses faux airs de mine de rien, Astral Quest cache son jeu. Ou plutôt, il vous l'explose à la gueule. Aïe ! ma tête. D'abord le groupe est très soudé, complice, ça s'entend, ça se voit. OK, côté look de scène, il y a des progrès à faire (genre : hein ? un look de scène, c'est quoi ce truc ? ça se mange ?) malgré la volonté farouche de Jean-Marc Devaux (guitare et chant) de conserver son blouson en cuir sur sa chemise à jabot, tout en pestant contre la chaleur torride sur scène. Pareil pour l'attitude globale : smile, no prise de tête, ils n'essaient même pas de faire gueuler au public "yeah", et puis " oh yeahhh !" et puis "yeah yeah yeah". Au point que je me demande s'ils ne manquent pas un peu d'ego pour tout arracher, d'autant que tout public attend un petit côté rock'n'roll star, sympa certes, mais quoi !, les gars qui sont sur scène, pour la durée du concert, doivent être le fantasme de ceux qui les écoutent.
Ceci mis à part, Astral Quest tue et le public, malgré une musique tout de même spécifique, applaudit chaleureusement. Le bassiste chevelu Martial Baudouin a l'air de pousser sa basse en avant, avec un jeu imposant, velléitaire (après le concert, je lui demande, un peu gêné, s'il est un "pur" bassiste ou un gratteux frustré, justement parce que j'ai eu l'impression d'entendre un vrai bassiste... ce qu'il est donc). Le batteur Marc Chaniot ne cherche pas à en mettre partout. Il est foncièrement rock mais tous les enrichissements qu'il apporte sont totalement raccord avec les deux autres zigotos qui s'éclatent dans tous les sens.
Et puis il y a le cas Jean-Marc Devaux. Alors lui, je vous le dis vraiment comme je le pense, c'est un putain de gratteux de sa race qui donnerait des leçons à la plupart de ceux que j'ai vus en concert. Pas une fois je n'ai eu le sentiment qu'il accrochait sur ses solos ou que ceux-ci étaient prévisibles. Souvent, au bout d'un moment, quand un guitariste part en décollage, on sent qu'il cherche comment en sortir. Là, paf le petit riff tonitruant façon mandale, et pan le gros solo à bander tout droit. Il caresse les légèretés mélodiques, fait couler le plomb en fusion, tranche au couteau, dévoile des sons psychotropes. Les parties instrumentales sont une bénédiction, de la pommade sur ma calebasse douloureuse (rigolez donc : il fallait vraiment que ce soit excellent pour que je tienne le choc dans l'état où j'étais).
Je suis moins fana de son chant mais, sur le coup, comme la voix est plutôt en retrait, elle passe très bien : en fait, on a souvent plus le sentiment d'entendre quelque chose qui viendrait de loin, un chant qui chercherait à percer à travers le désert des Tartares, collant ainsi au côté space de la musique.
Et puis il y a ce moment totalement bluffant : Jean-Marc quitte la scène en continuant à jouer, revient par une porte située à l'arrière (les 9/10èmes des spectateurs de la fosse demeurent les yeux braqués sur la scène), longe tout le bar en fendant la foule, fait un tour vers l'entrée, s'enquille la fosse, revient au bar... Un tour de manège de plusieurs minutes. Et pendant tout ce temps, il n'arrête pas de s'éclater comme une bête en rut sur sa gratte (qui, au passage, possède un son d'une chaleur rare). De la braise, vous dis-je. Ha ! la claque. Ha ! le pied !
Que vous ayez apprécié ou non les extraits sur le MySpace d'Astral Quest, voire leur premier album, franchement, j'aurais tendance à dire : rien à foutre. C'est à des megaparsecs de ce qu'ils délivrent en live. Pas en termes de qualité ou de style mais d'intensité. J'insiste aussi : Astral Quest, ce n'est pas Jean-Marc Devaux qui fait son show mais trois types solides qui, chacun, abattent sans sommation leur boulot.
J'allais oublier ! Une chronique normalement constituée se doit de situer le groupe au travers de multiples influences finement analysées et recoupées. OK. Cream, Chicken Shack, The Beatles, The Kinks et Ray Davies, Hawkwind, Amon Düül 2, Led Zeppelin, Gong, The Groundhogs, The Yardbirds, Pink Floyd période Syd Barrett, The Pink Fairies, Van der Graaf Generator. Mais ? Ce n'est pas finement analysé, ça, tout juste bon a créer des mots clefs pour les moteurs de recherche Internet ! Exact : j'ai tout repiqué sur leur site. M'enfin "stoner-blues-heavy-rock-psyché-pop" (zou, encore des mots clefs…), ça ne vous suffisait pas ?
Les spectateurs, après neuf titres sidéraux et sidérants, applaudissent beaucoup, sans pousser au rappel (ou plutôt, c'est le groupe qui tarde un poil trop à revenir et loupe l'occasion). Ce qui est déjà pas mal à l'ouïe d'une musique sans doute difficile à ingérer pour le béotien.
Merci Astral Quest pour le voyage. Dommage que ça ne remplace pas l'aspirine.
Quatre mp3 en ligne sont en ligne ICI, dont Electrick Shaman et Millenium Metanoïa, deux titres à paraître sur le nouvel album --->
PS : le titre de cette chronique n'est qu'un honteux plagiat d'un ouvrage de l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, Le Chaos et l'harmonie, la fabrication du réel.
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