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Home Interviews/Concerts Interviews HERBERT VON KARAJAN : « Je suis en froid avec Beethoven »

HERBERT VON KARAJAN : « Je suis en froid avec Beethoven »

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Herbert Von Karajan à la baguette, sans KarjanEXCLUSIF ! Pour la première fois depuis son décès, Herbert Von Karajan a accordé une interview. Et il a choisi Poin-Poin. Sa mort après la vie, ses relations avec les people les plus décédés : le maestro n’hésite pas à déterrer les affaires.

ci-contre : A la baguette, un Herbert Von Karajan
très mort sur fond noir de néant.
 

Poin-Poin : Tout d’abord, Pierre Boulez, comment vous sentez-vous depuis que vous êtes décédé ?
Pierre Boulez : Mais, je ne suis pas mort. Je crois même pouvoir dire que je suis plus vivant que jam…
P-P : Oh ! pardon, ce n’est pas à vous que je voulais m’adresser.
PB : Ha ! Mais je vous en prie, je vous en prie, adressez-vous à moi.
P-P : Une fois que vous serez mort, si vous le permettez. Non, c’est avec Herbert Von Karajan que nous nous entretenons. Herbert, si vous êtes là, interprétez-nous un coup la 9e de Beethoven, si vous n’êtes pas là, nous serons obligés d’interviewer Pierre Boulez.
Herbert Von Karajan : Jamais de la vie ! Ces vivants sont toujours tellement pressés. Voilà, voilà, j’arrive. Pom-pom-pom-pom pom-pom-pom-poooooom…

P-P : Merci Herbert, ça ira.
HVK : Pas mal, hein ?
P-P : Oui, mais il y avait un peu d’échos.
HVK : L’éternité est très mal insonorisée, parfois j’ai m’impression d’être à la montagne. Il suffit que Khatchaturian éternue à l’autre bout, c’est comme s’il me crachait dans les oreilles.
P-P : Donc, cher Herbert, comment allez-vous depuis votre enterrement ?
HVK : Aussi bien que possible. Vous savez, ou plutôt non, vous ne le savez pas, mais dans la mort, le plus pénible, finalement, c’est avant de l’être, quand on est encore un peu vivant. Ha ! pour sûr, ça, je ne le souhaite à personne.
P-P : De mourir ? ça semble difficile…
HVK : Non, de mourir de son vivant. Enfin, c’est comme quand on va chez le dentiste, n’est-ce pas, ce n’est jamais agréable mais il faut parfois s’y résoudre.
P-P : Sans doute, sans doute. Cher Herbert, vous qui êtes particulièrement bien placé : comment se porte la scène musicale dans la mort ? Est-elle aussi éteinte qu’on le dit ?
HVK : Je ne sais pas qui le dit mais celui-là devrait venir mourir un bon coup pour s’en rendre compte. Tenez, prenez mon exemple : on parle plus de moi depuis que je suis mort que de mon vivant. A tous les Noël, il y a même des publicités avec ma tête à la télé.
P-P : Vous avez la télé, dans la mort ?
HVK : Mais non, vous, bien entendu. Dites ?
P-P : Mmmmoui ?
HVK : Vous ne seriez pas Pierre Boulez, des fois ?
P-P : Jamais de la vie !
HVK : Ha ! J’ai cru un moment. Donc, pour répondre à votre question : bien au contraire !
P-P : Au contraire de quoi ?
HVK : Vous êtes certain que vous n’êtes pas Pierre Boulez ?
P-P : Puisque je vous le dis…
HVK : Pourtant… Bref. Je n’ai jamais autant dirigé. En fait, je dirige en permanence. Mes créations, n’est-ce pas, son éternelles, aussi dirigé-je à jamais en ce moment même, toutes celles que j’ai déjà dirigées.
P-P : Toutes ? A la fois ?
HVK : Toutes ! Au moment même où je vous parle. D’ailleurs, il y a bien deux ou trois interprétations que je préfèrerais ne plus jouer mais, que voulez-vous, je n’ai pas le choix.
P-P : Et que pensent les compositeurs de votre travail ?
HVK : C’est un peu indiscret, non, comme question ? Je ne crois pas que cela intéressera vos lecteurs…
P-P : Nous avons effectué un sondage et il en ressort que les trois choses qui les intéressent le plus à votre propos sont, dans l’ordre, d’abord vos relations, si possible exécrables, avec les compositeurs, ensuite vos relations, si possibles exécrables, avec les musiciens, et enfin votre avis sur le prochain tournoi de Wimbledon. Donc, commençons par Beethov…
HVK : A mon avis, il va pas mal pleuvoir.
P-P : Plaît-il ?
HVK : A Wimbledon. Il va sans doute pas mal pleuvoir.
P-P : Mais ce n’était pas la quest…
HVK : C’était celle de vos lecteurs. Vous respectez vos lecteurs, j’espère.
P-P : Pas trop non plus, sinon ils vous dictent ce que vous devez écrire.
HVK : Oui, en un sens, je vous comprends, c’est comme les compositeurs et les musiciens, si vous les écoutez, ils dirigent à votre place.
P-P : Je vois que la mort ne vous a pas changé.
HVK : Comme tout le monde, elle m’a fait devenir encore plus moi-même que je ne l’ai jamais été. Ce qui, je vous le concède bien volontiers, n’est pas une mince satisfaction.
P-P : Et Beethoven ?
HVK : Qui ça ? Il joue en simple ou en double ?
P-P : Non, Ludwig von Beethoven, pas le tennisman, le compositeur.
HVK : Haaaaaa ! Mais bien entendu, le compositeur Beethoven, oui, oui, oui.
P-P : Hé bien ?
HVK : Je ne savais pas qu’il y avait aussi un joueur de tennis qui s’appelait Beethoven.
P-P : Mais, heu…, moi non plus, je…
HVK : Mais c’est vous qui venez de me dire à l’instant que ce…
P-P : Et Pierre Boulez ?
HVK : J’ai toujours admiré Beethoven, savez-vous. Mais son génie l’aveugle parfois, et comme en plus il est sourd, il n’est pas toujours facile de s’entendre avec lui.
P-P : Vous le rencontrez souvent ?
HVK : Trop.
P-P : Trop ?
HVK : Non, je veux dire que c’est le genre d’homme qu’on ne rencontre jamais trop.
Herbert Von Karajan pensant à Beethoven

 

ci-contre : Hervert Von Karajan pensant
très, très fort à Ludwig Van Beethoven.

 

P-P : Et, côté caractère, comment est-il ?
HVK : Envahissant.
P-P : C’est-à-dire ?
HVK : Ho ! c’est un trait très allemand et, en tant qu’Autrichien, je ne saurais le blâmer, n’est-ce pas. Mais il ne peut pas s’empêcher de faire des remarques pendant que je dirige. Tenez, en ce moment même, il marmonne à propos du troisième mouvement de la Cinquième symphonie, il n’aime pas mon rythme de 1977.
P-P : Trop punk ?
HVK : Trop quoi ?
P-P : Punk. 1977, le punk, je me disais…
HVK : Punk ? C’est un tennisman ? Un interprète de Boulez ?
P-P : Non, c’est de la musique.
HVK : De la musique que je ne connais pas ? Vous êtes certain que « punk » désigne de la musique ?
P-P : Pour être honnête, les avis divergent sur la question. Et donc, vous êtes-vous expliqué avec Beethoven ?
HVK : Ho ! J’ai bien tenté de lui faire comprendre que son œuvre gagnerait à quelques corrections ici ou là. Et je ne vous parle pas d’une certaine sonate dont il refuse d’admettre que sa partition n’est pas tout à fait à la hauteur de ma direction.
P-P : Comment l’a-t-il pris ?
HVK : Très mal. Il est un peu soupe au lait. En fait, depuis que nous sommes tous les deux morts, Beethoven et moi sommes un peu en froid.
P-P : Et, voyons voir… Berlioz ?
HVK : Disons qu’à part l’influence de Beethoven, c’est un brave homme, bien que je lui en veuille un peu de ne pas m’avoir confié la direction de son Requiem aux Invalides.
P-P : Mais vous n’étiez même pas né !
HVK : Non, et il est même mort avant que je naisse. Trop pressé, beaucoup trop pressé.
P-P : Schumann ?
HVK : Encore du punk ?
P-P : Non, le cinéaste Henri-Georges Clouzot vous a même filmé en train de diriger sa musique.
HVK : Aucun souvenir.
P-P : Vous en avez honte ?
HVK : Comment pourrais-je avoir honte de quelque chose que je n’ai pas fait ? Ou alors en pensée, tout au plus. Je pense beaucoup, voyez-vous, et parfois je ne sais plus si je fais ce que je pense ou si je ne fais que penser que j’ai fait.
P-P : Je constate que la mort n’empêche pas la vie intérieure.
HVK : Au contraire, il n’y a même plus que ça. Vivant, ce sont les signes extérieures de richesse qui comptent, mort, c’est beaucoup plus rentré.
P-P : Vous ne nous avez pas parlé des interprètes ?
HVK : Et avez-vous beau temps ?
P-P : Heum, oui, mais je ne vois pas le rapport.
HVK : Pourquoi gâcher une aussi belle journée, mon jeune ami ?
P-P : Cela intéresse grandement nos lecteurs.
HVK : Hé bien, attendons qu’il pleuve pour en causer.
P-P : Mais ça pourrait être long, je dois bientôt rendre mon article au webmaster.
HVK : Alors nous nous reverrons pour Wimbledon, je suppose. D’ailleurs, je dois me sauver, je fais un triomphe à Covent Garden, j'ai une envie de bisser qui ne peut plus attendre.

 

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Mis à jour ( Lundi, 08 Juin 2009 11:07 )  

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