
Il y a des albums vers lesquels on est pas obligé de revenir souvent pour savoir à quoi s'en tenir. Tout comme on ne réitère pas l'expérience de s'écrabouiller les doigts de pieds avec un marteau, on ne réécoute guère Mission Of Dead Souls tous les deux jours. Voilà même un objet plutôt embarrassant, à l'image de la totalité de la discographie de ce groupe. Quoi faire de ce monceau de désespoir que représentent ces disques ? Les ranger (par exemple), les enfouir quelque part, pour ne plus avoir à subir cette musique malsaine, tourmentée, cafardeuse, infecte, bruyante, inutile. On pourra donc légitimement se demander ce qui conduit l'olibrius de base à s'auto-infliger pareils sévices quand existent des disques lumineux et revigorants. A vrai dire, je n'ai pas la réponse car la fascination qu'a exercée sur moi cette formation à l'origine de la musique dite industrielle ne relève pas de l'analyse musicale (voire médicale) ni même de la partie consciente de mon demi-cerveau. Non, il se trouve juste que la musique de Throbbing Gristle est l'expression la plus probante du rejet de la culture de masse, de la morale tous azimuts, de l'abrutissement publicitaire, du mensonge généralisé dominant, du leurre que constituent nos vies toutes pourrites (surtout la votre).

Afin d'aborder le sujet en toute sérénité, rappelons grossièrement qu'un des préceptes de la musique industrielle est fondé sur une sorte de renoncement au rock, à savoir une musique issue du blues, lui-même issu de l'esclavage. TG se désolidarise donc de cet encombrant passé en créant une musique 100 % dégagée de toute connotation rock, dans le sens musique populaire établie, musique officielle de nos sociétés rutilantes dehors, cramées dedans. Ce qui n'empêche pas
Genesis P. Orridge d'être fasciné par Brian Jones et de se réapproprier de temps à autres les codes relatifs à la culture pop (rock, mais aussi techno et house avec Psychic TV). Mais sous sa forme originelle, la musique de TG se fait l'écho des machines, du son des usines et des rouages mal huilés, là où le véritable labeur se dispense, là où l'homme est réduit à l'état de bestiau productif et mécanisé. Déchets sonores mais aussi déchets humains, débris d'âmes perdues, scories de vies foireuses. A ce titre, et à défaut d'être réellement foireuse, la vie de Genesis P. Orridge n'en est pas moins inquiétante puisqu'il s'emploie depuis quelques années à devenir... une femme. Ou tout du moins, une sorte de monstre hybride dont on a grand peine à saisir les motivations et qui inspire un dégoût pour le moins désarçonnant.
Mission Of Dead Souls est l'enregistrement du dernier concert donné par le groupe en 1981 sous le line-up originel, à savoir Genesis P. Orridge, Cosey Fanni Tutti, Peter Christopherson et Chris Carter. Formellement, cette musique n'est peut-être pas la plus féroce, la plus agressive, la plus bruyante qui soit mais la pestilence qu'elle dégage rivalise sans équivoque avec les différentes matérialisations sonores dont le nihilisme s'est depuis drapé (je pense notamment au métal le plus glauque ou au harsh noise le plus extrême). Il ne s'agit même pas de détruire des tympans mais de produire un son tellement sale et politiquement incorrect qu'on en reste hébété, comme deux ronds de flans périmés. Le son y est crapoteux, lointain, perdu. Des rythmiques cheap et réduites à leur plus simple expression, qu'on imagine produites par des séquenceurs merdiques ou des boîtes à rythmes ancestrales supportent les cris de dément du chanteur tandis que les autres triturent des synthés non recensés chez Yamaha, tapent sur des bambous sans être numéro un, broient des guitares et assomment le quidam de stridences diverses. Les morceaux n'ont pas de structure, pas de couplets, pas de refrains, démarrent n'importent quand et se confondent avec les braillements du public, au gré des pulsions de chacun. Tant que Genesis P. Orridge se sent d'éructer, les machines continuent à tourner et les sons à jaillir dans un bordel indéfinissable mais malgré tout minimaliste. Une liberté sensée mener à la transe, à la catharsis. Oubli de soi, confusion, répétition jusqu'à l'assommement, bug physique et mental. Réinitialisation.

A n'en pas douter, le son sur place devait être limite supportable mais l'enregistrement semble l'étouffer, le rend indistinct et poussiéreux. Là où certains s'emploient à booster leur son par le truchement d'artifices hi-tech, TG donne dans la lo-fi la plus merdique et directe qui soit. De ce fait, ce live est quasi interchangeable avec les nombreux autres jalonnant la pléthorique discographie du groupe. Juste une pierre de plus à l'édifice bancal qu'ils construisent disque après disque, live après live. Une des aventures sonores les plus erratiques que je connaisse malgré un rythme de croisière assez étonnant, un nombre de concerts-performances convaincant, et la publication régulière, voire hystérique d'albums. Des disques souvent tirés à 500 ou 1000 exemplaires, qui ravissent les collectionneurs les plus opiniâtres (voire zélés, voire débiles) mais qui font surtout office de grand rien, de vide interstellaire, comme un combat perdu d'avance. Comme si les cailloux du petit Poucet étaient destinés à lui faire perdre son chemin plutôt qu'à le baliser de repères rassurants.

Ces disques sont en fait des vues de l'esprit. Ce n'est ni de la musique, ni le vecteur d'un message précis (tout en étant les deux à la fois), ce sont juste des cauchemars mis sous presse et lâchés dans la nature comme autant de bouteilles à la m (non je vais pas la faire celle-là). Le phaser, cet effet qui assourdit puis fait briller des sols au plafond puis réassourdit, est ici employé avec abus, tout comme TG abuse de tout dans son ensemble, messages scandaleux, thématiques bourrines (fascisme, pouvoir, sexe, cruauté, scatologie, violence, religion...). Looks limite, performances scéniques choquantes prenant à parti les spectateurs, vidéos malsaines, ce groupe est un conglomérat de tout ce qui est à proprement parler insoutenable, dérangeant et marginal. Pas de quoi fanfaronner puisqu'on pense immédiatement à la complaisance la plus graveleuse et à la facilité la plus médiocre mais c'est justement là où TG se démarque de la ribambelle de petits malins utilisant des iconographies choquantes : TG n'est pas à la marge, TG
est la marge. Si c'est pas de la phrase ça, je veux bien savoir c'est quoi.

A leur séparation, Cosey Fanni-Tutti et Chris Carter continueront en duo sous le nom de Chris & Cosey, balayant de long en large le spectre électro sous ses formes les plus diverses, électro-pop neurasthénique (
Take Five) ou bruit blanc abrasif. Peter Christopherson montera Coil avec John Balance (Current 93, Nurse With Wound), quant à Genesis P. Orridge, il continuera de s'aventurer sur les chemins caillouteux du pire (dans tous les sens du terme car certains albums sont franchement médiocres) avec Psychic TV, formation musicalement proche de TG mais moins radicalement industrielle. Electro, dark-folk, pop ou même ambient, le tout passé à la moulinette d'un des cerveaux les plus subversifs qu'on puisse trouver sur le marché. TG s'est reformé en 1994, bien conscient de l'impact qu'il a eu sur tout le mouvement industriel et plus encore.
A ce titre, il serait tout à fait réducteur de ne retenir que l'aspect dérangeant et bruyant de Throbbing Gristle, tant le défrichage sonore opéré tout au long de leur carrière fut le fruit d'une recherche permanente. En relisant cette chronique, je me suis aperçu que je réduisais quelque peu TG à une bête de foire agitant les tabous comme le chanteur Carlos agitait des maracas, ce qui est plutôt mal à propos, leur dernier album en date apportant la preuve flagrante du contraire. Dès lors et n'ayant pas eu la chance de les voir sur scène, il me faut préciser que TG a toujours été pour moi un compagnon sonique et non un médium servant à véhiculer du sensationnel. Ce sont leurs disques qui m'ont accompagné et bel et bien leur son qui m'a toujours fasciné. Il est d'ailleurs probable que si j'avais eu l'occasion d'écouter Part Two: The Endless Not (2007) avant de me lancer dans cette chronique, j'eus sans doute préféré axer cette dernière sur ce tout nouveau disque, tant le but premier était de parler de TG, bien plus que de Mission Of Dead Souls en particulier.
Part Two: The Endless Not est en effet un excellent disque, au sujet duquel il est (pour une fois) inutile de pérorer sur la légitimité d'une telle reformation. Ce disque est en tout point ce que l'on aurait pu attendre d'un TG ayant mûri, j'en suis même soufflé. Il se dégage de ce disque une intelligence rare; aucune surenchère dans la violence (ce qui rend quasiment caduque cette chronique) mais une musique dépouillée, profonde voire belle. A l'image de la pochette, la musique de TG s'est apaisée sans pour autant céder à une quelconque facilité. On sent que cette musique provient d'artistes ne se sentant prisonniers d'aucun dogme, d'aucune réputation à garantir, on est en effet loin du grand guignol que je décris, et cela n'a rien à voir avec la subversion qu'on sent bel et bien toujours présente. Je me dois également de rappeler que TG n'a pas attendu cet album et un supposé assagissement pour créer une musique contemplative et empreinte de mélancolie. "Rabbit Snare" voit même la présence d'un piano et d'une rythmique discrète exécutée aux balais, contre-emploi total dans l'arsenal du groupe mais qui ici ne dépareille en rien avec l'ambiance générale du disque et qui s'inscrit en toute logique dans la continuité d'un groupe qui ne s'est jamais imposé de ligne de conduite restrictive. Réinitialisation, disais-je.
Et maintenant, tout le monde au dodo avec un lait-miel.
Pas de poin / 5
Pas d'extrait, rien.
Oh pis si... quelques liens vidéo :
Discipline (Un titre présent sur de multiples live dont
Mission Of Dead Souls)
Slug Bait ICA (Un titre cauchemardesque mais que j'ai énormément écouté pour la bonne raison qu'on a l'impression d'entendre parler un fantôme. Comme quand on capte une fréquence parallèle à la radio. C'est sur Youtube mais il n'y a pas d'images)