En 1981, Kevin Coyne se trouve dans une situation assez similaire à celle que connaît au même moment Alex Harvey, l'autre grand écorché vif des seventies issu du Royaume Uni (Peter Hammill serait le troisième, toutefois plus robuste psychiquement). Lui aussi n'est pas tout jeune puisqu'il a 37 ans (sa relative popularité en 74 ne l'ayant donc atteinte qu'à 30 ans, ce que son physique ne laissait pas supposer). Lui aussi est sans label, Virgin, qui fut son refuge discographique durant 7 ans mettant fin à son contrat (alors qu'elle a signé Peter Hammill 2 ans plus tôt). Lui aussi est amer et désabusé, ne comprenant pas pourquoi il reste un paria, un artiste confidentiel alors qu'il donne tout ce qu'il a dans le ventre et Dieu sait s'il en a gros sur le cœur, et même si, je vous le concède, le cœur n'est pas un organe abdominal, Kevin Coyne parvient à les faire cohabiter dans sa musique, et capables de ce prodige, il y en a peu.
Rude remise en question pour ces 3 artistes qui, pourtant, furent parmi les rares à être cités affectueusement par les punks (tout au moins ceux qui avaient une culture musicale, c'est-à-dire pas les plus nombreux) comme des références (sauf en France où sorti d'Iggy et de Lou Reed, point de salut), des modèles, des intouchables. Perdant labels et groupes, ils ne seront même pas, comme Ian Dury ou Rocky Erikson, de la petite fournée d'anciens qui furent happés par la vague. Non, elle les laissera échoués sur le sable mouvant de l'incertitude non seulement financière, mais aussi stylistique, car leur style initial ne se prêtait guère aux sonorités aigrelettes et synthétiques des années 80 où il semblait que tourments, émotions, angoisses et même la mort, avaient disparu dans la bimbeloterie kitsch du pseudo-modernisme hi-tech aujourd'hui suranné au possible.
Kevin Coyne, c'est de notoriété et ce n'est pas faire du Nick Kentisme que de le dire, vivait qui
plus est la décomposition de son couple et débutait une imbibition éthylique de plus en plus poussée. C'est alors que les dirigeants du label Cherry Red Records, qui commençait à se tailler une réputation de label "tendance" avec Eyeless in Gaza, Monochrome Set ou Felt, lui proposent de signer chez eux, étant des fans acharnés depuis plusieurs années. Ils faisaient ainsi preuve d'un certain courage, car intégrer au sein de leur écurie un peu arty et maniérée (et dont la musique, qui un temps eut mes suffrages, a plutôt mal vieilli) cet ours trapu et mal léché plutôt rustique n'était pas d'une folle évidence. Deux albums paraîtront, et ce sont eux qui sont réunis sur ce CD.
Même s'ils sont loin d'être sans défauts, il sont toutefois passionnants, d'une part parce qu'ils témoignent du désarroi d'un créateur dans une époque où il n'est plus "dans le ton", et d'autre part, parce qu'ils sont déchirants à écouter aujourd'hui. Rarement on a entendu quelqu'un se mettre autant à nu, se décrire avec aussi peu d'euphémisme, de coquetterie, rarement telle lucidité introspective a tant pétrifié l'auditeur. Bien sûr, il en existe de grands disques où la distance entre ressenti et reproduit se fait imperceptible (chacun aura mis ceux qu'il connaît et qu'il est fort probable, je connais aussi), mais jamais une telle violence, non seulement dans le constat, car Kevin Coyne ne s'épargne pas, il se traîne même constamment dans la boue, mais aussi dans le rendu, et là, il nous entraîne à l'extrême limite de ce qu'il est humainement possible de supporter sans défaillir (on peut pleurer en écoutant Kevin Coyne, c'est même une expérience je dirais qui fait naturellement parti du parcours initiatique, pour peu qu'on le prenne, et s'il est artiste qui ne force personne, c'est bien lui). Je ne vois que Steve Austin (Today Is The Day) pour nous mettre (plus exactement "me mettre") dans une situation émotionnelle aussi puissante. Disons celle que l'on ressent à la lecture, et plus encore, à l'écoute d'Artaud.
Les deux albums sont musicalement très différents.
Sur Pointing The Finger, paru en octobre 1981, Kevin Coyne est accompagné d'un groupe que je qualifierais de virtuose et dont les musiciens viennent d'un univers plutôt jazz. Peut être pour cela que cet album a quelque chose du All American Alien Boy d'Ian Hunter : même dispositif initial, celui d'un primitif accompagné par des érudits du manche et des baguettes. La parenté vient surtout de la basse, Steve Lamb se prenant quand même vraiment pour Jaco Pastorius (et en fait un peu trop). De toutes façons, les continuelles interventions électriques (que ce soit basse, guitares ou quelques, heureusement rares, synthétiseurs), n'apportent pas grand chose, sauf exception, car il en faut pour confirmer les règles dit-on.
L'album débute par "There She Goes" dont le thème utilise une suite d'arpèges assez convenus pour créer son pathos, mais quand surgit / rugit la voix de Kevin Coyne qui, mi-rage mi-sanglots déverse son "There she goes / What I am going to say? / There she goes / And she's gone away", on ne pense plus à ce genre de détails, on a le thorax qui se serre point-trait. Et ce "There she goes / Looking at the little fat man / Destroyed on a drink / Crawling around the room / Believing the voices in his head / His head is a tomb" transperce nos dernières cellules intactes. Toutefois, les synthétiseurs qui viennent se tartiner sur le final n'ont vraiment pas leur place dans un tel morceau. Cela se reproduira hélas souvent. Le texte de "As I Recall" est carrément craché à la figure de la famille de sa compagne ("I was talking to your father / He never said a word / I was talking to your mother / Squat and absurd / I was talking to your cousin / He never spoke to me"). Sur un riff presque hard, il dégueule ce qu'on dût lui dire être de la paranoia bien sûr, et, prenant les devants, il avertit "You never talk to me / You never see / As I recall, as I recall / I got a good memory / As I recall / Such a good memory / Such a good memory". Car Kevin Coyne est de la famille stylistique des Thomas Bernhard, utilisant la répétition pour créer ce sentiment d'enfermement dans ses propres ruminations. "Children Of The Deaf" est le frère siamois d'"As I Recall" ("Does anybody listen to me? / Does anybody listen to you? / Are they all deaf, dumb and blind?"). Il n'est accompagné que par la basse, toujours très Pastoriusienne, mais en fait, surtout proche de celle du trio Back Door, auquel ce morceau fait penser. On en sort secoué mais pas d'escale, on repart déjà sur un bateau ivre baptisé "One Little Moment", où les instruments semblent réellement dériver sur un océan de larmes, portant un naufragé solitaire hurlant comme un dément sa recherche désespérée de "One little moment / One little hour / One little timeless piece of peace", répété jusqu'à l'épuisement. Comme sur le reste de l'album, la voix n'est plus tant nasillarde que rocailleuse, évoquant souvent celle du Joe Cocker des débuts. Malgré l'imperfection dans l'accompagnement, un peu cérébral, ces 6 minutes 30 sont l'occasion d'une expérience émotionnelle assez unique. La surprise est d'autant plus grande quand, après ce Kevin Coyne nouvelle manière, réapparaît celui des années Virgin, la mélodie de "Let Love Reside" pouvant sans rougir rivaliser avec les plus belles de Marjory Razor Blade. Monologue intérieur plus que message à l'auditeur ("Why do they call you crazy? / Why do they say you're mad?"), c'est une superbe chanson, un peu abîmée toutefois par les petites interventions de guitare simili space rock de Brian Godding.

Chanson crépusculaire et pleine de dérision, "Sleeping-Walking" parle de la situation de l'Angleterre en cette année 81 ("Factory's empty, there's no-one there / But we're alright"). Une fois de plus la chanson, à la base du pur Coyne acoustique, aurait gagné à ne pas se voir "enluminée" (assombrie plutôt) par cette basse jazzy et, pis encore, par ces synthétocs imitant je ne sais quoi et qu'on rêve d'effacer de la bande. Autre chanson politique, "Pointing The Finger", qui a quelque chose des protest-songs à la Billie Bragg, mais qui est un peu déplacée ici, avec son atmosphère à mi-chemin entre fête foraine et marche militaire. A noter que Coyne n'est pas loin de dresser un constat sur son pays proche de celui que faisait Ian Hunter 6 ans plus tôt dans sa "Letter to Britannia" ("Pointing the finger / At dear old England / Old England doesn't care / We could have been poets / Something strong / We could have been leaders / For life long / We could have been geniuses / Every one / But England's empire is fading away"). Témoignant encore de l'hésitation stylistique de Kevin Coyne, "You Can't Do That" appartient elle aussi à la veine Marjory Razor Blade, mais bien sûr le quatuor qui l'accompagne la "modernise" avec quelques coups de guitare électrique, de basse jazzy et les sempiternelles traînées de synthétiseurs évoquant surtout Dik Mik sur les premiers Hawkwind. Le morceau est de toutes façons très ordinaire. "Song Of The Womb" est une sorte de chant incantatoire, presque Gospel, sauf qu'ici ce n'est pas Dieu qu'il appelle mais l'amour, dont il crève de manquer. Enfin, "Old Lady" est une chanson dont la mélodie sonne étrangement traditionnelle (presque chansonnette) après ce tunnel de talking rock, et même si le texte décrit une vieille femme sans abri ("You are so old and no one understands / Your social worker is a liberated man / He wants to take you to the old folks home / I think you're better off dying / On your own"), elle clôt ce disque étouffant sur une note presque légère. Bien sûr, exécuter en place publique sieur Steve Bull qui s'occupe des claviers aurait été un châtiment bien doux pour le punir de souiller la musique d'un tel génie avec ses sales couches de synthétiseur (putain d'époque) mais bon, on essaie de passer outre.
Politicz, enregistré quelques mois plus tard seulement, est bien différent. Si guitariste et bassiste ont changé (d'ailleurs il n'y a plus de bassiste), hélas pas Steve Bull qui aborde son instrument avec la délicatesse de son patronyme. En fait l'album se compose d'une face de morceaux acoustiques et d'une autre que nous appellerons "électroniques". S'il est difficile de donner un avis global sur ce disque, c'est que la partie acoustique est tout bonnement splendide mais que l'électronique rend dubitatif. "Your Holiness" coule comme du Coyne d'avant, avec son riff acoustique très rock (presque T. Rexien). On reviendra pas sur les Bullettes synthétiques, disons qu'elles restent discrètes. Dans cette chanson, Kevin Coyne se désespère, et je partage son désespoir, de ne pas croire en Dieu malgré son éducation catholique, et en parle au pape. Il aborde ce qui pourrait être un pensum avec son éternel sens de l'ironie noire ("Your holiness / Say a prayer for me / My brother and myself / We beseech / You help us in our quest / For eternal happiness / And money, money, money, money…"). "Liberation" est une chanson presque apaisée, jouée dans des accords mineurs assez inhabituels pour lui, et pourtant, ce n'est rien d'autre qu'une chanson qui parle des femmes rouées de coups par leurs maris. Ce qui est bouleversant, c'est que Kevin Coyne (il le précise dans les notes de pochettes) considère qu'il était parti pour devenir ce genre de type violent. Chanson exorcisme donc, ce qui en ôte toute dimension lénifiante et ruisselante de bons sentiments (ce qu'elles sont hélas la plupart du temps, ces sujets soit disant difficiles étant la pornographie sentimentale du chanteur qui veut qu'on l'aime). Ensuite, le chef d'œuvre du disque. Sûrement la chanson où Kevin Coyne se rapproche le plus de Peter Hammill (et du meilleur Neil Young). Presque une suite de "Having A Party", il décrit, cette fois sans être dérangé par je ne sais quel bricolage sonore, la philosophie de vie, d'un type au cul cousu d'or (on reconnaît un
peu Hefner, patron de Playboy) qui la transmet à son fils. On pense aussi aux "Affaires sont les affaires" de Mirbeau. La tristesse et la colère rentrée (mais qui sourd parfois comme lorsqu'il se met à éructer ce "God damn this family") de Coyne font des ravages sur les esprits un peu tristes comme hélas celui qui colonise ma calotte crânienne. Sur près de 7 minutes, Kevin Coyne démontre qu'il est un des plus grands artistes du siècle et surtout qu'après lui, on devrait y réfléchir à deux fois avant d'oser y aller de sa chanson seul à la guitare acoustique. Mais bien sûr, ce genre de scrupules n'empêchera jamais nul songwriter d'y aller de ses ritournelles mollasses puisqu'il y a des benêts ignorants (tout de Kevin Coyne, de Peter Hammill, de Melanie Safka, de Dave Cousins et de quelques autres) pour recueillir leurs onctions comme des ouailles bienveillantes. "Flashing Back" reste dans la tonalité de "Libération" (accords mineurs, ton apaisé). Cette fois, et peut être la seule de cette année 81, le texte évoque les moments heureux, hélas sous le registre de la nostalgie. Et cette voix en arrière plan qui constamment traite Kevin Coyne d'imbécile ("You're a fool") finit par faire de cette rêverie de nouveau un moment d'angoisse. Il m'est difficile de parler des 4 morceaux synthétiques parce que vraiment, c'est assez douloureux d'écouter cela aujourd'hui. Dans le meilleur des cas, cela annonce Mc 900ft Jesus ("Tell The Truth" qui sonne un peu comme "If I Only Had A Brain") ou Yellow Magic Orchestra ("Banzai"), dans le pire, et bien les sombres heures de l'experimental New Wave Lofi. Les textes ne sont d'ailleurs pas d'un intérêt extrême non plus si l'on met à part le terrible "Poisoning You" où Coyne s'accuse d'empoisonner la vie de toutes celles qu'il fréquente et ce terrible couplet "I was waiting for the perfect embrace / A night of old satin / Crinoline and lace / A satisfied mind / A satisfied me / I'm waiting for an answer / But who are we? / Poisoning you / Poisoning my friend / Poisoning you / Poisoning my friend….". Même si derrière, l'aspect cheap de ces sons synthétiques semble réveiller Flying Lizard, la force du chant de Kevin Coyne finit par emporter le morceau. Comme si Kevin Coyne avait le sentiment que nous laisser sur ces sonorités artificielles était quand même trop cruel, il nous offre un dernier titre acoustique, encore une fois plutôt apaisé, et dont la guitare rappelle un peu celle du Led Zeppelin de "Tangerine". Dans cette chanson, il tente d'extraire un peu de réalité des photographies qu'il regarde, et cette quête a quelque chose effectivement de la folie qu'il tente de laisser à la porte de son âme tourmentée.
Qu'ajouter si ce n'est que ces 80 minutes confirment une fois de plus que des albums inégaux de génies restent toujours passionnants et qu'on veut bien pour eux, passer à côté de disques bien mieux troussés. La collaboration avec Cherry Red s'interrompera et les années suivantes seront un interminable enfoncement dans les profondeurs de la misère affective, que l'aide de ce compagnon de larmes qu'est l'alcool ne contribuera pas à alléger. Il mettra 20 ans, oui, 20 ans à en sortir, et ce, comme Melanie et David Crosby, grâce à son fils
(ses fils même), guitariste. Il n'aura pas le temps d'en profiter bien longtemps car en décembre 2004, à 60 ans donc, il mourait de sa fibrose pulmonaire.
Discographie encore mal rééditée (ci-contre la première réédition de ces deux albums Cherry Red, quelle idée ont-il eu de changer la pochette qui est devenue exécrable), statut complètement en dessous de sa valeur, encore un bel exemple des effets néfastes de la profusion d'apprentis chanteurs compositeurs en occident. On devrait, comme le fit Cromwell avec la musique Irlandaise, punir de mort ceux qui font de la musique. Ne resterait plus que ceux pour qui cela est une fonction vitale et non les petits faiseurs à la recherche de reconnaissance. Bon, je vais prendre mes gouttes à la santé de Kevin.
Les illustrations photographiques sont tirées des années 1981-82.
A consulter, le très riche et passionnant site dédié à Kevin Coyne ici avec un guide discographique
En extrait, One little moment
| < Préc | Suivant > |
|---|






