
Il est toujours rassurant de constater que les saisons, passant avec leur régularité anesthésiante, offrent cependant des occasions de s'étonner et de se réjouir d'un événement imprévu. En avril 2009 il était déjà question d'un enregistrement de Faust chroniqué ici. Et bien avril 2010 voit s'embellir de la parution d'un nouvel album de Faust sur le label Klangbad. Oui, mais... ! Il ne s'agit pas du même groupe. Faust s'incarne aujourd'hui en deux entités distinctes. Le Faust de Jean-Hervé Péron et de "Zappi" Diermaier et puis celui de Hans-Joachim Irmler qui fît partie de la formation originelle qui publia dans les années 70 plusieurs enregistrements dont les célèbres Faust ("Clear") et So far.
Si depuis de nombreuses années Hans-Joachim Irmler ne joue plus dans le Faust de Péron et Diermaier, il n'en reste pas moins qu'il demeure actif et même présent à divers titres dans une production musicale qui trouve souvent ses racines dans l'œuvre du Faust des débuts.
La pochette de cet album est un clin d'œil à celui publié en 1971 par Polydor. Cette descendance revendiquée graphiquement est tout aussi repérable dans la musique proposée et les diverses occurrences qui se manifestent à travers toutes les pièces collectées ici et qui semblent construire une œuvre unifiée. Le double CD (ou double LP) aborde des genres très différents (les enregistrement se sont étalés sur les deux années 2006 / 2008) - on navigue allègrement des sons électro au bruitisme le plus parfait, en transitant par les rythmes tribaux industriels les plus agressifs, le tout se résolvant, parfois dans des passages space-rock, d'autres fois dans des plages atmosphériques aux divers sons compilés et agencés avec une virtuosité sidérante. Brumm und Blech, qui entame les réjouissances, me semble être l'exemple parfait (au format restreint) d'une volonté de mêler adroitement des sons d'origines diverses qui strates après strates, d'empilement en réitérations, se gonflent d'une richesse et d'une profondeur inaltérables écoute après écoute.
Ce qui est remarquable ici, et les exemples seraient nombreux, c'est la manière savante avec laquelle le groupe opère des virages à cent degrés, enchaînant les rythmes les plus
ardus aux espaces les plus apaisés. Tout y est d'une parfaite clarté pour qui veut se laisser surprendre par une musique aboutie mais constituée de montages ou collages, où d'improbables sonorités rencontrent et emboutissent les nervures les plus audacieuses de rythmes trépidants et agressifs. Imperial lover ou Chrome faisant partie de ces plages où Faust conjugue la violence qui s'exorcise au moyen de constructions sonores qui élèvent haut le niveau d'utilisation des ressources instrumentales et technologiques que s'offrent les musiciens. Que dire par ailleurs de titres comme Hit me qui semble se tourner vers une sorte de psychédélisme heavy et tribal comme le pratiquait Hawkwind dans les années 70 ou Paraoh Overlord plus récemment et avec qui, d'ailleurs, Hans-Joachim Irmler a collaboré pour leur Live in Suomi Finland !
Karneval, pour sa part, est une véritable symphonie de sons, de rythmes et d'ornementations électroniques où il est parfois inquiétant (inquiétude bénéfique à l'auditeur qui pare ainsi à tout ennui) de se plonger tant on n'est jamais assuré de saisir ce qui va se produire à l'instant suivant. Une musique en constantes mutations où les différentes strates se font jour au détour d'une anicroche sonore et d'une variation percussive.
Rien d'attendu ou de prévisible dans ces enchevêtrements de timbres, de sons étouffés ou émergeants qui, aussitôt perceptibles, s'évanouissent pour mieux reparaître plus loin, contribuant ainsi à une dispersion des événements musicaux et nécessitant une attention aiguë toujours présente à elle-même. Il suffit, ainsi, d'écouter se dérouler les nappes sonores de SofTone pour saisir ce qu'il y a de nuancé et d'évolutif dans l'ouvrage précieux qui se concocte sous nos oreilles. Les amateurs retrouveront là certainement ce qui au mitan des années 70 avait pu leur ouvrir d'autres horizons musicaux avec l'album intitulé Faust IV.
Mais pour se convaincre encore un peu plus de la modernité de Faust il suffira de céder à l'extrême beauté évanescente du triptyque final constitué d'indicibles touches de sons comme on pose sur le papier les tons d'aquarelle. Tout est liquide ici, fluide et insaisissable, et pourtant se dessinent en creux les ondulations événementielles d'une œuvre toujours en gestation qu'aucune écoute définitive ne semble pouvoir épuiser.
Musiciens
Jan Fride
Hans-Joachim Irmler
Steven W Lobdell
Lars Paukstat
Michael Stoll

| < Préc | Suivant > |
|---|






