Le rock allemand regorge de groupes dont l'existence fut si brève et les ventes de disques si modestes que ceux-là auraient du disparaître corps et biens dans la mémoire sélective et défaillante des archivistes et conservateurs patentés. Cependant, si on veut bien se donner un peu de mal et emprunter quelques chemins de traverses souvent oubliés par les encyclopédistes, on peut tomber, parfois, sur ces trésors enfouis et qui menacent d'être recouverts par les années et les ravages que le temps impose aux traces du passé. L'unique album de Twenty Sixty Six & Then fait partie de ces œuvres qu'il est de bon ton, aujourd'hui, de redécouvrir grâce au Net et aux différentes rééditions parues depuis sa sortie initiale, en 1972. Pourtant ce fut longtemps un secret bien gardé par quelques amateurs, heureux de posséder une copie de l'édition originale.Le groupe eut une durée de vie d'à peine plus d'une année, du printemps 71 à l'été 1972. Néanmoins, durant cette période ,il eut le temps d'enregistrer un album après avoir été signé par un label (United Artists) qui possédait déjà des groupes bien connus comme Amon Düül 2 et Can. Les sessions eurent lieu dans les célèbres studios de Dieter Dierks, près de Cologne. Ceci ne sera pas indifférent à la qualité de la musique et des sonorités concoctées par le célèbre ingénieur du son et producteur.
Le groupe était formé de six musiciens comprenant deux claviéristes. Geff Harrison (chant, Anglais installé en Allemagne), Gagey Mrozeck (guitares), Steve Robinson (de son vrai nom Rainer Geyer) et Veit Marvos (les deux à l'orgue, mellotron, vibraphone, synthétiseur, piano électriques et chant), Dieter Bauer (basse) and Konstantin Bommarius (batterie). Leur album Reflection on the future fut enregistré à l'automne 1971 et s'orne d'une belle pochette ouvrante inspirée des œuvres d'Arcimboldo. Quant au nom du groupe, le récit le plus souvent avancé est que les musiciens se sont contentés d'ajouter le nombre mille à la date de la bataille d'Hastings qui eut lieu en 1066 et qui vit la victoire des normands et de Guillaume le Conquérant sur les anglo-saxon et leur roi Harold Godwinson. Mais qu'en est-il de leur unique LP ?
At my home plonge immédiatement l'auditeur dans une musique très personnelle et emprunte à de multiples références comme le rock progressif de ce début des 70's
(Colosseum par exemple) avec un subtil ancrage (mais pas directement perceptible aux premières écoutes) dans le jazz. L'orgue, d'emblée, se fait omniprésent. Je devrais dire les orgues puisque les claviéristes élaborent conjointement des motifs qui seront par la suite ramenés au riff de guitare et aux contrepoints de la flute. Le chant est emprunt d'une profondeur chaleureuse qui rappelle celui de Roger Chapman. Autumn exhibe assez rapidement, après une introduction quasi space rock, un enchevêtrement de motifs rythmiques, d'enluminures harmoniques et de soli foisonnants. Le batteur est d'une rigueur et d'une musicalité qui excède son rôle de rythmicien. Entraînant ainsi la musique dans des contrées qui annoncent le rock progressif à venir, fait de longues plages où les rebondissements construisent des récits complexes faits de multiples mélodies enchaînées avec l'assurance exigeante d'un architecte. Butterking voit cette dimension là de leur musique se confirmer avec en sus toute une savante construction sur les voix multiples qui contribuent au chant ainsi que les dialogues entre les différents claviers. Reflections on the future et ses 15'48 constitue la pièce de choix de l'album où on se rend compte que la mise en son de Dieter Dierks est pour une large part responsable du plaisir que l'on prend à l'écoute de la musique. Les sons des instruments sont finement ouvragés et harmonisés entre eux. Aucun ne l'emporte sur les autres, comme si le souci premier de l'ingénieur et producteur était d'élaborer une œuvre d'où devait se dégager un certain équilibre entre énergie (la guitare qui prend des accents heavy) et sonorités synthétiques. En ce sens l'introduction du vibraphone et le long tunnel construit autour des synthétiseurs et des dispositifs électroniques, offerts par les ressources du studio, sont proprement sidérants d'inventivité, tout en se faisant l'écho de ce qui par ailleurs est en train de se construire dans le rock allemand en matière de recherches sonores. Ouvrage indispensable, donc, qui mérite, et même nécessite, des écoutes patientes et répétées pour en saisir les différentes facettes et toutes les subtilités.
Le label Second Battle a réédité Reflection on the future (SB 001), avec sa pochette ouvrante d'origine en 1989, édition tirée seulement à mille exemplaires et déjà objet de collection à valeur ajoutée. Seul bémol pour cette édition, c'est l'impossibilité d'avoir pu accéder aux bandes originales. Aussi Second Battle a du travailler à partir d'une copie de l'édition originale sans procéder à quelques réductions des défauts d'origine pour ne rien avoir à changer au son d'époque-ce qui somme toute est peut-être pas plus mal pour l'auditeur. Un insert rédigé en anglais et en allemand fournit quelques informations sur le groupe et les conditions de cette réédition.
En 1991 le même label, dans sa série Tresories, a édité un double album ( 3 faces gravées seulement), Reflection on the past (SBT 001) comprenant divers enregistrements extraits
des répétitions de mai 1971, la version longue de The way I feel today (qui sur l'album de 72 se nomme How would you feel d'une durée se moins de 4'), un inédit (Spring) qui aurait pu se trouver sur l'album de 1972 mais qui faute de place était resté inédit, deux versions différentes de At my home (dont une de plus de dix minutes) qui ouvrait Reflection on the future, et deux titres qui auraient du constituer un single à paraître et enregistré en mars 1972, I wanna stay / Time can't take it away (sur lequel vous pourrez entendre la voix de Donna Summer - future icône du disco).
L'inconvénient de ce "3 faces", c'est l'inégalité du son due à des enregistrements qui n'ont pas bénéficié d'un même travail de studio et dont certains, même, ne sont que des enregistrements amateurs faits au cours de répétitions. Mais avec cette édition on tient entre ses mains la totalité des enregistrements studio du groupe.
En 1994, le même label publie un CD (digipack), nommé Reflections !, comprenant l'album de 72 (avec en moins How would you feel qui se voit remplacé par sa version longue The way I feel today) et complété par des extraits de la compilation parue en 1991.
Après l'aventure éphémère de Twenty Sixty Six & Then on retrouvera les musiciens sur quantité d'albums estampillés aujourd'hui bien hâtivement krautrock.
Geff Harisson prêtera sa voix pour la réalisation de plusieurs albums d'autres groupes réputés comme Kin Ping Meh ou Demon Thor.
Gagey Mrozeck, quant à lui, rejoindra Kin PIng Meh pour leurs second et troisième album et jouera en compagnie de Geff Harisson sur Virtues & sins le quatrième album des mêmes.
Dieter Bauer rejoindra en 1974 Aera (pour l'album Humanum est) et la même année Cherubin (pour leur premier album, Our sunrise).
Konstantin Bommarius a, pour sa part, joué sur Sturmflut d'Os Mundi et avec Karthago pour Rock'n Roll testament.
Veit Marvos a participé à quantité d'enregistrements avec des groupes divers tels Demon Thor, Emergency, Marz et Tiger B Smith. Il a publié un album sous son nom, Nice to see you, en 1972.
Steve Robinson a participé à un album de Nine Days Wonder, Only the dancers, en 1974.
Autant de groupes ou d'albums qui méritent une écoute attentive, ne serait-ce que pour prendre conscience de la grande diversité musicale dont fut capable ce qu'on nommera, par commodité, le" rock allemand".
Thiad/Harvest

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