
En l’espace de deux petites années, le label Pilz publia une vingtaine d’albums et quelques singles. Créé à l’initiative du label BASF, Pilz, qui signifie champignon en allemand (dont une image stylisée ornait le logo et le coin des pochettes, petite accroche supplémentaire pour appâter le chaland sensible aux émois psychédéliques) fut dirigé par Rolf-Ulrich Kaiser, déjà promoteur d’un autre label, Ohr Musik, (voir Vapeur Mauve N°2), futur créateur des Kosmischen Kuriere et auteur de plusieurs ouvrages sur la Pop Music, au contenu parfois polémique.
BASF avait déjà sorti plusieurs albums de musiques progressive et psychédélique dont le premier Virus (leur second et ultime LP paraîtra donc sur Pilz), le premier Gila, ou encore un double album d’Amon Düül. Le nouveau label poursuivra dans cette direction et diffusera des enregistrements d’artistes ou de groupes produisant la musique de cette époque, marquée par les influences conjointes du rock progressif, du folk ou du heavy psychédélique.Contrairement à Ohr Musik il y aura moins de musique expérimentale ou de recherches tous azimuts sur des sons en ayant recours aux artifices électroniques des studios (néanmoins ce n’est pas totalement absent de certaines productions). Dès maintenant, je vous propose de passer en revue la vingtaine de LP’s dont certains, très connus, ont pu marquer leur époque et le développement de musiques à venir. D’autres, malheureusement, sont demeurés dans l’ombre et constituent quelques obscures pépites.
L’un des groupes les plus réputés du label et qui a connu un succès européen est Wallenstein. Leurs deux disques, Blitzkrieg et Mother Universe, proposent un rock progressif conforme à celui du rock anglais qui lui était contemporain. Le premier dans une veine encore assez heavy où des claviers omniprésents et une guitare incisive se fraient un chemin dans des constructions essentiellement instrumentales et
parfois assez complexes. Constitué de 4 titres, il demeure aujourd’hui encore un excellent exemple d’un rock progressif qui n’a pas rompu ses attaches au genre heavy psychédélique tout en évitant les codes déjà en vigueur. Ouvrage qui conserve toute sa fraîcheur et sa puissance créative. Leur second album, Mother Universe, dès l’ouverture du premier morceau, nous plonge dans une musique résolument progressive qui, en raison du mellotron et d’un piano aux saveurs classiques, lorgne vers une musique plus symphonique. La suite confirmera quand même les orientations prises dans leur premier ouvrage et, dès Braintrain, on retrouve l’empreinte d’un hard rock qui peut laisser penser aux maîtres anglais d’Uriah Heep (sans pour autant être un décalque, juste une parenté). Et puis Relics of past nous offre une musique à la préciosité folk et à la mélodie enchanteresse. Ce second album sait surprendre grâce à des compositions abouties et à la diversité des thèmes et des climats.
Dies Irae publie son seul et unique album, intitulé First, en 1971. Excellent album pour les amateurs de hard rock qui apprécient aussi les transports psychédéliques et les détours progressifs (le bien nommé Trip) et qui mérite une écoute attentive. La première face débute par un heavy blues au riff abrupt qui nous plonge immédiatement dans une abondance de rythmes et d’électricité. L’ensemble de l’album balance ainsi entre titres heavy et compositions plus complexes où des nuances de tons et de climats proposent à l’auditeur une grande diversité d’impressions. Tired, sur la face 2, nous fait revenir au boogie blues (avec le solo d’harmonica qui s’impose) mais la pièce maîtresse de l’album est le long Witches Meeting qui allie la puissance du hard rock (on pense au Fireball de Deep Purple) aux subtilités des guitares tout autant qu’aux effets ajoutés en studio sur les sonorités. Album à (re)découvrir urgemment.
C’est sur Pilz que Rufus Zuphall publie son second album après avoir fait paraître son premier, en 1970, sur le label Good Will. Phallobst est un disque étrange qui réserve à chaque audition des surprises et que n’épuisent pas de nombreuses écoutes attentives. Souvent instrumentales, les compositions sont complexes et révèlent des nuances et
subtilités qui laissent pantois tant l’ensemble s’impose avec une belle évidence. Le batteur y déploie des prodiges d’invention et la basse bondissante et remuante est aussi à l’aise dans l’assise rythmique que dans le discours incisif. Flûte, guitares couvrent un spectre très large d’influences, et les musiciens savent éviter une trop grande linéarité dans les titres se succédant. Rufus Zuphall fait partie de ces groupes, souvent oubliés, qui ont su constituer par leur originalité un capital sympathie auprès des amateurs qu’on aimerait bien voir partagé par un public élargi.
Ardo Dombec, avec son album au titre éponyme, nous propose un rock progressif aux effluves heavy, parfumé de saveurs jazz (Heavenly Rose par exemple) en raison de la présence d’un sax constamment prodigue. Les différents épisodes de l’ouvrage font la preuve d’une belle unité de ton avec des saillies électriques du plus bel effet (guitariste et saxophoniste/flûtiste se livrant parfois à des dialogues fort constructifs). On pourra rapprocher Ardo Dombec de groupes anglais comme Web ou Brainchild. Le quatuor (pas de
clavier ici) s’entend à échafauder des pièces musicales à l’intérieur desquelles peuvent varier les climats et les scansions rythmiques. La voix du chanteur et guitariste, harmoniciste parfois, n’est pas en reste. Chaude et grave, elle prête au chant sa profondeur et son éclat. Le disque trouve son équilibre entre titres rock, inspiration jazzy et un interlude acoustique, les musiciens faisant la preuve d’une richesse d’inspiration qui ne laisse pas à l’auditeur le temps de s’ennuyer. Indéniablement une grande réussite du label qui, malheureusement, ne trouvera pas de suite à lui proposer.
Joy Unlimited fait paraître un seul album sur Pilz en 1971 (ils furent sur de nombreux autres labels). Schmetterlinge est un excellent disque de rock progressif qui fait la part belle aux claviers et aux guitares, avec une chanteuse à la voix sans trop de caractère, mais très agréable, aux intonations parfois soul (In search for the last world / Rising mind)). Un saxophone parfois vient apporter une coloration jazz et contribue grandement à l’impression donnée d’une musique riche en surprises thématiques, rythmiques et en contrastes harmoniques. Les morceaux s’enchaînant presque donnent ainsi l’impression d’une œuvre qui se déploie en différents tableaux. Bel ouvrage où très adroitement se télescopent diverses influences.
Après un premier album signé sur le label BASF, Revelation (1971), au titre prémonitoire et qui leur valut de rencontrer un certains succès, Virus propose Thoughts la même année. Si le premier était encore ancré dans le psychédélisme, le second présente un aspect progressif plus marqué tout en offrant des titres très énergiques où orgue et
guitares rivalisent d’audace pendant que les musiciens s’évertuent à élaborer des compositions complexes aux architectures sonores savantes. Virus est l’exemple même de ces groupes d’outre-Rhin qui pouvaient rivaliser avec les formations anglaises tels Deep Purple ou Uriah Heep. Ne leur manquaient peut-être qu’un peu plus de flamboyance et de renommée. Une rapide exhumation s’impose.
McChurch Soundroom est un groupe suisse qui fait paraître en 1971 son seul et unique album, Delusion, sous une pochette devenue célèbre aujourd’hui, qui constitue l’objet d’une recherche avide pour quelques collectionneurs. Pourtant la musique n’est pas à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer. Non pas qu’elle soit mauvaise ou même déplaisante. Simplement assez banale et vite oubliée, elle ne parvient pas à faire durer l’intérêt, si ce n’est sporadiquement, au cours de quelques passages assez heureux. Musique essentiellement instrumentale, avec l’inévitable solo de batterie au cours d’une longue jam interminable, sous influence du jazz et du progressif, on devine les musiciens en train d’explorer des chemins qu’ils ne vont pas suivre, nous perdant en route. Restent quelques beaux instants trop éparpillés pour prêter au disque une quelconque unité.
Hölderlin fait partie des groupes qui publieront leur premier album sur Pilz mais qui poursuivront une carrière assez longue et fructueuse sur d’autres labels. Hölderlin’s Traum est à classer parmi les disques de folk progressif. De nombreux instruments acoustiques contribuent à l’élaboration d’une musique ambitieuse qui allie grâce et légèreté. Violon, guitares acoustiques, orgue et voix féminine, rejoints par des percussions, tablas ou batterie, bâtissent une œuvre qui ne se laisse pas apprivoiser à la première écoute. Plusieurs sont même nécessaires pour pénétrer et se laisser imprégner du charme que peuvent exercer sur l’auditeur les arpèges de guitares sur lesquels viennent flotter, comme en apesanteur, la voix et les notes égrenées des claviers ou du mellotron. Les albums suivants poursuivront des voies plus nettement « rock progressif », et même si ce n’est pas un album exceptionnel, il demeure un exemple remarquable de la diversité des musiques que proposait l’Allemagne en ce début des années 70.
Un aspect encore plus folk du label nous est fourni par Bröselmaschine qui propose une musique essentiellement acoustique où les arpèges de guitares et les harmonies vocales constituent les éléments dominants. L’influence du folk britannique et une dimension celtique (Lassie) se font explicitement entendre en plus du chant en anglais. Basse, mandoline, flûte ou mellotron viennent parfois rejoindre les voix pour former une œuvre riche en suggestions harmoniques et impressions contrastées. Quelques soli de guitare électrique viennent s’immiscer dans le festin. Schmetterlinge, avec ses tablas et sa guitare qui résonne comme un sitar, introduit une dimension orientale qui fait parfois penser à certains enregistrements d’Amon Düül II. Nossa bova est le final indispensable qui donne tout son équilibre, savamment construit, au disque. De toute évidence un tel groupe n’a rien à envier à ses aînés anglais et tout amateur de Fairport Convention, Steeleye Span et Pentangle devrait y trouver son nectar pour des moments doucereux et oniriques.
Toujours dans une veine acid folk, Emtidi, après avoir publié en 1970 son premier album éponyme, se voit offrir, par R-U Kaiser, d’enregistrer son second et dernier disque, Saat. Celui-ci allie les qualités d’un folk progressif aux sonorités électroniques et « cosmiques » dont le producteur se fera une spécialité par la suite. Le duo use d’un nombre impressionnant d’instruments où les claviers, synthétiseurs et guitares en tous genres tissent une trame éthérée et onirique pour des voix qui rappellent parfois celles du groupe
anglais, Comus. Cette œuvre magistrale amène l’auditeur jusqu’en des contrées que trop souvent le grand public aura délaissé pour des chemins (y compris folk) bien mieux balisés.
Witthüser & Westrupp, suite à leur premier album publié sur Ohr, suivront R-U Kaiser pour enregistrer deux LP’s sur Pilz, Der Jesuspilz et Bauer Platz. Toujours acoustique, leur folk s’enrichit parfois de guitares électriques au son acid rock, de bidouillages électroniques, de percussions et d’instruments divers tels qu’un kazoo. Malheureusement, le chant en allemand et ma méconnaissance de la langue m’empêchent toujours de saisir ce qui doit constituer, pour ces disques, un intérêt majeur. Cela dit, de nombreux textes déclamés le sont sur des musiques et arrangements qui, à l’oreille, sont loin d’être inintéressants. Les deux disques couvrent un spectre très large d’influences même si Jesuspilz apparaît plus aventureux dans l’orientation musicale.
En 1972 paraît Unterwegs de Jerry Berkers. L’inspiration est souvent folk, voire country pour certains titres, avec des incursions vers un pop/rock plus conventionnel. Le chant en allemand ne me facilite toujours pas la tâche, mais plusieurs titres accrochent bien l’oreille en raison de quelques embardées électriques ou de belles balades acoustiques. Ça n’est pas un album majeur de la production du label mais les « complétistes » se feront un devoir de l’ajouter à leur collection de raretés qu’on écoute de loin en loin !
Après avoir enregistré un premier album pour Liberty, Popol Vuh publiera les deux suivants sur Pilz. Le premier, In den Gärten Pharaos est à l’image de ce qu’est devenu entre-temps ce que l’on a appelé Krautrock. Une musique planante dominée par les claviers (orgue, piano) et synthétiseurs, aux longues nappes ductiles au travers desquelles percussions (Holger Trülsch qui jouait sur le premier album d’Embryo, Opal) et bruitages circulent et s’animent. Des notes étirées ponctuées de sonorités évanescentes qui envahissent parfois l’espace sonore pour disparaître et renaître au gré du périple auquel nous sommes conviés. Le piano électrique distribuant ses notes comme des gouttelettes tombant du haut des frondaisons printanières. Bel album qui se hisse au niveau des productions de Tangerine Dream ou de Klaus Schulze de la même année 1972.
Hosianna Mantra, sur le plan de l’instrumentation, est plus riche. Un classicisme épuré au doux parfum de romantisme vient en renfort d’une œuvre plus diversifiée dans son inspiration. D’abord, il y a la guitare de Conny Veit (ex Gila) qui vient rehausser de ses glissandi des compositions qui puisent aussi bien aux sources de la musique sacrée européenne que dans les harmonies orientales. Florian Fricke, le maître d’œuvre, joue exclusivement du piano. Exit les synthétiseurs et moog ainsi que les percussions, à l’exception de quelques cymbales éparses. Voix (la soprano Djong Yun) et guitare tissent des harmonies veloutées et doucereuses qui s’imbriquent parfois aux sonorités fluviales du hautbois. Et puis surtout la guitare inspirée de Conny Veit qui traduit éloquemment par ses envols les élans mystiques du compositeur. Album indispensable pour comprendre comment le krautrock a emprunté des voies riches et multiples qui nous ouvrent à mille nuances musicales.
Imagination of light, l’album de Flute & Voice est celui qui, sans conteste, est le plus influencé par les musiques orientales. Le duo de multi-instrumentistes (guitares, flûtes, sitar, violon, voix) débute par le morceau éponyme, long de 13 minutes, qui plonge l’auditeur dans un folk / raga. L’ensemble du disque balance ainsi entre méditation et chant aux contours instrumentaux imprégnés de musique indienne et du Moyen-Orient comme du jazz européen. Thoughts est un duo de guitares qui ainsi marie les élans jazz et les humeurs folk-psychédéliques. Fairies est un titre délicieusement champêtre au charme très anglais et Hallo rabbit se fait l’écho des vibrations West Coast. Ouvrage qui mérite une redécouverte, d’un duo qui, très tôt, avait pris la mesure des métissages possibles dans les musiques du monde.
Deux compilations paraissent aussi sur le label. Rapunzel-New rock from Germany qui ne propose rien d’inédit et qui fait la part belle au versant folk du label. Mais surtout, il y a Heavy Christmas, une compilation d’inédits de groupes comme Dies Irae, Ardo Dombec, Joy Unlimited, Virus et des titres de groupes, Marcel, Libido, n’ayant sorti aucun album sur Pilz (Marcel a publié un LP sur BASF). Compilation indispensable si on veut prolonger le plaisir qu’on a à écouter les groupes précités.
Au terme de ce parcours, précisons que nombreux sont les groupes, ici évoqués, qui continueront leurs aventures musicales sur d’autres labels. Demeurent quelques albums uniques et précieux qui n’auront pas toujours eu les faveurs qu’intrinsèquement ils auraient méritées. Ainsi vont les injustices du « marché de la musique » où les plus exigeants et plus créatifs ne sont que très rarement reconnus à leur heure. Il leur reste la postérité.
THIAD
Texte précédemment publié dans Vapeur Mauve N°3
Remarque pour les collectionneurs : il y eut des rééditions de quelques LP’s avec imprimé sur la pochette « Pop Import ».
Discographie :
La plupart des disques présentés est aujourd’hui disponible en CD en particulier chez ZYX Music ou Spalax.
LP’s
Pilz/BASF 15 21114-2 1971 LP Heavy Christmas compilation d’inédits
Pilz/BASF 20 20114-7 1971 LP Dies Irae, First
Pilz/BASF 20 21088-2 1970 LP Flute & Voice, Imaginations of Light
Pilz/BASF 20 21090-1 1971 LP Joy Unlimited, Schmetterlinge
Pilz/BASF 20 21095-2 1971 LP Ardo Dombec, Ardo Dombec
Pilz/BASF 20 21098-7 1971 LP Witthüser & Westrupp, Der Jesuspilz
Pilz/BASF 20 21099-5 1971 LP Rufus Zuphall, Phallobst
Pilz/BASF 20 21100-2 1971 LP Bröselmaschine, Bröselmaschine
Pilz/BASF 20 21102-9 1971 LP Virus, Thoughts
Pilz/BASF 20 21103-7 1971 LP McChurch Soundroom, Delusion
Pilz/BASF 20 21276-9 1972 LP Popol Vuh, In den Gärten Pharaos
Pilz/BASF 20 21314-5 1972 LP Hölderlin, Hölderlin's Traum
Pilz/BASF 20 29064-6 1971 LP Wallenstein, Blitzkrieg
Pilz/BASF 20 29077-8 1971 LP Emtidi, Saat
Pilz/BASF 20 29097-2 1972 LP Anima, Anima (meeting in the Studio)
Pilz/BASF 20 29113-8 1972 LP Wallenstein, Mother Universe
Pilz/BASF 20 29115-4 1972 LP Witthüser & Westrupp, Bauer Plath
Pilz/BASF 20 29116-2 1972 LP Various Artists Rapunzel - Neue Deutsche Volksmusik
Pilz/BASF 20 29131-6 1972 LP Berkers, Jerry Unterwegs
Pilz/BASF 20 29143-1 1973 LP Popol Vuh, Hosianna Mantra
SINGLES
Pilz/BASF 01 10147-3 1971 SL Elga, Cajun Man / Streets of London
Pilz/BASF 05 11101-0 1971 SL Virus, King Heroin / Take your Thoughts
Pilz/BASF 05 11106-1 1971 SL Dies Irae, Lucifer / Tired
Pilz/BASF 05 11556-3 1972 SL Joy Unlimited, Early morning moanin' / Proud Angelina
Pilz/BASF 05 19041-7 1971 SL Witthüser & Westrupp, Der Erleuchtung / Die Aussendung
Pilz/BASF 05 19128-6 1972 SL Jerry Berkers, Na Na Tschu Tschu / Es wird morgen vorbei sein
Pilz/BASF 05 19134-0 1972 SL Witthüser & Westrupp, Bauer Plath / Das Lied der Liebe
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