
Il n’est jamais aisé d’écrire sur certains disques qui vous tiennent à cœur et aux tripes. D’abord parce que ceux-ci sont souvent liés à une histoire personnelle qui n’éclairerait en rien le lecteur et n’aiderait pas quiconque à saisir tout l’intérêt voire l’urgence de ceux-ci. Disons simplement qu’il y a des musiques qui constituent bien plus qu’un simple loisir ou une pâle distraction. Des sensations ou sentiments mêlés à des convictions fortes que la musique peut orienter une partie de son existence entière selon des choix sur lesquels on ne reviendra pas facilement. Le premier album de Faust fait partie de ceux-là.
C’est par hasard et au détour des bacs d’un disquaire que j’ai découvert ce disque il y a maintenant presque 35 ans. Comme pour beaucoup ce qui m’a interpellé c’est la présentation de celui-ci : un vinyle transparent glissé dans une pochette au plastique rigide, transparente elle aussi, sur laquelle trône la radiographie d’un poing (« Faust » en allemand ; Jean Hervé Peron raconte que le nom du groupe joue sur l’ambiguïté du héros de Goethe qui vend son âme au diable, eux la vendant à une grande compagnie discographique et le poing comme symbole révolutionnaire), un insert transparent lui aussi reproduit en rouge les textes des « chansons ». Je me souviens de mon étonnement devant cet objet aux apparences si hors du commun. Mais ma surprise fut encore plus grande quand je revins chez moi pour écouter ce disque. La musique y était inouïe et c’est peu de dire que son abord n’a pas été simple (je renouvelais l’expérience faite avec une compilation du Velvet Underground quelques mois plus tôt où je découvris Sister Ray, son beat hypnotique et son ambiance poisseuse).
Là la musique était encore plus provocante dans la mesure où j’étais, pour la première fois, confronté à des sons dont je ne savais pas toujours identifier les origines. Le premier morceau se nommant Why don’t you eat carrots me plongeait dans des abîmes de perplexité. Sons électroniques se mêlant à quelques notes de piano, des chœurs, des cuivres, le tout dans une discontinuité récurrente, les musiciens pratiquant à volonté la pratique du collage sonore où parfois se détachent quelques mesures d’une mélodie jouée par une trompette ou une guitare, aussitôt interrompue ou lardée de bidouillages sonores divers. Une sorte de cadavre exquis musical qui apparente Faust aux démarches littéraires surréaliste ou dadaïste. Pour un premier disque le groupe proposait une démarche assez radicale et sans compromission qui laisse songeur sur les intentions de la maison de disque Polydor qui avait pris l’initiative de signer le groupe et de lui louer un studio situé dans une ancienne école à Wümme, pas très loin de Hambourg . Ce premier titre de l’album ouvre ainsi à d’autres territoires et précipite l’auditeur dans un melting pot d’influences (amusante vignette musicale avec les citations lointaines et enfouies des Stones et Beatles, I can’t get no satisfaction / All you need is love) et la volonté de défricher quelques espaces nouveaux dans lesquels s’engouffrera une génération de musiciens dans les années suivantes.
Meadow meal, le second morceau est encore plus bruitiste ! Des enregistrements de toutes sortes se fondent les uns dans les autres. Difficile là encore
d’identifier toutes les sources à l’origine de cet ouvrage façonné visiblement avec délectation par des créateurs qui semblent s’amuser de leur propre audace. Percussions, voix, passages plus « rock » qui évoquent Zappa et ses Mothers et soudainement un orage éclate, la pluie qu’on devine et un orgue entamant une mélodie lointaine termine ce second titre de la première face du disque.
La seconde sera entièrement dévolue à Miss Fortune, enregistré live en studio le 21 septembre 1971. Le début est plus conforme à la musique de ces temps là. Basse et batterie déroulent un tempo variable s’accélérant sur lequel viennent se greffer les sons trafiqués de l’orgue et une guitare en solo. Bien sûr tout cela ne dure pas et ce sont des sons électroniques, quelques notes au piano et les cymbales des batteries qui vont mener à une nouvelle entrée en matière. A la neuvième minute tout se fond dans un déluge de percussions et de batteries à peine recouvert d’un orgue au son saturé suivi de quelques notes de piano et de voix lointaines, Puis progressivement émerge une sorte de riff à l’orgue qui très vite s’exténue pour laisser place à quelques instants de silence, qu’on pressent instable, desquels émergent les arpèges d’une guitare acoustique et la voix de Jean-Hervé Peron.
Ce disque connaîtra un destin difficile. La critique désarçonnée ne saura pas vraiment faire face à une telle nouveauté dans le contexte de l’époque pourtant riche en bouleversements musicaux. Ceci dit John Peel en Angleterre fera de ce disque un de ses favoris et le programmera souvent dans son émission de radio et, quand même, en France quelques critiques musicaux de la presse rock ne laisseront pas inaperçu cet album. Malgré des ventes décevantes et assez maigres (20000 exemplaires écoulés dont un en Egypte selon Joachim Irmler), Polydor renouvelle sa confiance à Faust en leur laissant poursuivre leurs expérimentations pour un second disque tout aussi étrange et fascinant même si moins radical.
Werner Diermaier, Drums
Hans-Joachim Irmler, Orgue
Arnulf Meifert, Drums
Jean-Hervé Péron, Basse et voix
Rudolf Sosna, Guitare et claviers
Gunter Wüsthoff, Synthétiseur et Sax
Enfin quand j’écris « confiance » je suis au-delà de la vérité. Si on en croit Jean Hervé Peron la maison de disques a placé le groupe sous surveillance et a demandé au producteur des deux disques, Uwe Nettelbeck, d’avoir l’œil sur ce que les musiciens produisaient en studio. De plus Polydor a réussi à obtenir le départ d’Arnulf Meifert, qui posait beaucoup « trop de questions » et de plus était très engagé politiquement (dixit Peron). Reste qu‘en Mars 1972 ils enregistrent So Far dans les mêmes studios. Le disque cette fois ci se présente dans une pochette intégralement noire à la texture proche du papier dessin avec à l’intérieur une pochette contenant des dessins illustrant chacun des titres présentés et en sus un feuillet, noir également, avec les renseignements ad hoc et les « paroles » des chansons. Le label Polydor ordinairement rouge est là aussi intégralement noir, le titrage se faisant en un léger relief.
Le premier titre It’s a rainy day, sunshine girl est le titre idéal pour débuter un tel disque. D’abord c’est une batterie à la frappe énergique et au rythme
hypnotique qui est rejointe par une guitare acoustique précédé par quelques accords de piano, une basse qui assène ses coups avec parcimonie et insistance, les voix répétant ad libitum « It’s a rainy day…. ». Les musiciens superposent ensuite des volutes d’orgue et d’électronique, le tout se finissant par une envolée de saxo, façon ritournelle, après qu’un musicien ait délivré quelques notes d’harmonica. Suit un intermède de presque trois minutes joué par une guitare acoustique enrobée de quelques notes à l’orgue. Contraste saisissant avec ce qui précède. Avec No harm on pénètre dans une œuvre ambitieuse à l’ouverture quasi symphonique vite bouleversée par quelques saillies électroniques et une suite où les accords de guitare et les cuivres construisent une architecture sonore d’où émerge un acid rock violent et vindicatif avec la voix de Peron qui vocifère ‘Daddy take a banana / Tomorrow is Sunday ». La basse y est monstrueuse, la batterie pachydermique, un quasi krauthardrock !
La face deux débute par le titre éponyme, riff de cuivres, nappes d’orgue et de synthé, rythme d’une souplesse qui contraste avec la première face du disque ; j’ose un néologisme, de l’électro-ambient, superbe. Suit Mamie is blue dans le droit fil quasi bruitiste du premier album. Superposition de sons divers, de boucles électroniques, de voix. Le mixage faisant apparaître ou s’évanouir les sons à l’envie selon une architecture sonore complexe et décomplexée. La voix est ouverte pour la scène industrielle qui ne tardera pas à s’élever au dessus des fondements posés là par Faust. La chanson (et oui !) suivante nous remémore les quelques mélodies que Zappa et ses Mothers pouvaient parfois délivrer au détour d’un sillon. La ritournelle jouée au synthé, le sax qui construit un solo à la suite duquel une guitare (solo elle aussi) conclut l’intermède. Picnic on a frozen river est proche d’une pièce de musique contemporaine ainsi que Me lack space construit autour de voix concassées et lardées de bruitages divers (les deux s’enchaînant et durant moins de deux minutes). L’album se clôt sur In the spirit et sa mélodie (si si !) ainsi que ses effluves jazzy. Ainsi se clôt l’aventure Faust chez Polydor puisqu’une nouvelle fois les ventes ne sont pas au rendez vous. Le label espérait 100000 exemplaires écoulés et là encore il n’y en aura que 20000. Insuffisants pour continuer à payer les frais de studio et soutenir un groupe qui de plus ne rencontre pas un grand succès, sinon de curiosité et d’estime, lors de leurs tournées. En revanche ces deux disques sont entrés dans l’histoire du rock et ont posé les jalons de nombreuses orientations musicales à venir et à leur réécoute on perçoit ce qui a pu être décisif et exemplaire dans la démarche mise en œuvre.
Personnel:
Les mêmes moins Arnulf Meifert.
De nombreuses infos ont été glanées dans le livret, accompagnant le coffret The Wümme Years, où les musiciens confient, sous forme d’entretiens, leurs souvenirs et leurs réflexions rétrospectives ! Le coffret réunissant les deux albums ci-dessus avec tous les enregistrements faits dans le même studio au cours des années 71 -72 et qui donneront lieu à plusieurs disques soit chez Virgin (Faust Tapes) soit chez Recommended Records au début des années 80.
5 poin / 5 pour les deux albums
Pour des extraits le mieux est d’aller sur le site du groupe (toujours en activité), ici.
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