Si l’histoire de la musique rock a su rendre justice à différents groupes issus de ce que communément on appelle dorénavant le « krautrock », il demeure étrange, en dépit des nombreuses réhabilitations dont sont objet les groupes les plus obscurs de cette vague ouest allemande, qu’Amon Düül I soit peut-être parmi ceux dont le nom est connu mais dont les disques, somme toute, sont les moins écoutés ou cités. Julian Cope lui-même dans son livre, Krautrocksampler, passe assez vite sur la production de ce groupe issu d’une scission d’une communauté qui donnera naissance aux deux Amon Düül (I et II). Le critique anglais s’attachant à rendre compte de celui des albums du groupe qui est, il faut en convenir, l’album le mieux construit et le plus accessible.
Il est vrai que l’écoute du premier disque, Psychedelic underground, paru sur le label Metronome en 1969, a de quoi dérouter tant ce qui est proposé à l’auditeur sort des chemins balisés et prend la forme d’une longue jam d’où émerge l’usage intensif des percussions (bongos, maracas, congas, batterie) produisant un rythme obsessionnel, métronomique dans lequel se dilue toute forme musicale construite. Surnagent les guitares acoustiques aux battements calés sur les percussions et où les voix (plus exactement râles et cris) psalmodient des mots (quand il s’agit bien de mots) qu’il est bien difficile d’identifier. Parfois, sous forme d’un intermède de quelques minutes, on peut s’attarder sur une contrebasse jouée à l’archet ou bien sur quelques arpèges de guitares acoustiques (Kascados Minnelied). Mais c’est aussitôt pour replonger dans les 7,48 mn (Im Garten Sandosa) d’une méditation sonore aux structures musicales minimalistes et répétitives sur lesquelles les musiciens aidés d’un mixage habile choisissent de faire apparaître ou disparaître certains instruments quand dans le fond on peut croire entendre une bande de joyeux fêtards y aller librement de leurs manifestations vocales anarchiques. Soudainement la musique s’interrompt et laisse place au piano avec voix et contrebasse. Murmures, incantations, râles et expressions vocales diverses s’étendent sur un tapis rugueux de guitares acoustiques. Ainsi jusqu’à la fin du disque on assiste à un collage de sonorités diverses où s’imbriquent les instruments traditionnels, le montage de bandes diverses qui empruntent même à des chœurs symphoniques (les raccords sont brutaux et parfois les morceaux stoppent inopinément).
Pour le second album, Collapsing – Singvögel Rückwärts & Co, toujours chez Metronome en 1969, les choses restent
globalement les mêmes malgré deux changements notables. D’abord les guitares qui parfois s’électrifient sans pour autant que les musiciens donnent dans le riff rock ou le solo expressif. Et puis un recours de plus en plus accentué aux montages et collages de bandes avec les dispositifs électroniques des studios qui permettent aux musiciens de « bidouiller » le son, le mixage et de concasser le tout pour produire une musique encore plus brute, voire dépouillée, que sur l’album précédent. Les bandes sont accélérées, ralenties, passées à l’envers, truffées d’écho, de réverb. Les percussions et batteries sont omniprésentes jusqu’à parfois être les seuls instruments audibles sur quelques morceaux hormis quelques voix. Extraire un titre de cet album est bien difficile tant le tout semble se fondre dans une même démarche où déconstruire les notions de composition, de progression d’accords, d’harmonie ou de mélodie est le but avoué. Dans Singvögel Rückwärts, les 4,11 mn que dure la musique sont en réalité composées de plusieurs vignettes sonores disparates et assemblées sans que rien ne semble présider à leur agencement. Dans le morceau suivant après quelques guitares et voix qui semblent vouloir organiser une composition « traditionnelle », soudainement les voix s’étouffent et se répètent sur plusieurs minutes comme quand un vieux vinyle rayé fait défiler indéfiniment les quelques mêmes notes ! Il semble en fait que les deux albums soient issus des mêmes sessions ayant eu lieu probablement au début de l’année 69. Mais sur ce deuxième album les musiciens ont pris le temps, et grand soin, d’intervenir sur le matériau sonore pour d’une part ne pas donner l’impression de se répéter (bien que ça ne devait pas être leur souci premier) et surtout donner à leur musique ce double aspect d’une œuvre brute et spontanée tout en sophistiquant les sons par un travail de transformation rendu possible par les techniques nouvelles d’enregistrement et de mixage. L’écoute de ces deux albums constituera, selon chacun, soit une expérience redoutable et difficile, puisque exigeant en plus de la patience, une grande tolérance aux expérimentations diverses, soit, et pour les mêmes raisons, une œuvre exceptionnelle d’intransigeance envers les habitudes d’écoute confortables.
A noter qu’en 1971 le label Basf réunira sous forme d’un double album, Disaster –Lüüd Noma, le reste des bandes (ce qu’on croyait tout du moins l’être et qui n’avait pas été exploité en 69) pour les publier sous leur forme originale et alors que le groupe dans sa formation des débuts n’existe déjà plus. Toujours la même musique qui, constituée de percussions, de chants et de guitares acoustiques parfois électrifiées, paraît être une sorte de folk ethnique aux accents tribaux. S’agissait-il de « surfer » sur le succès de l’autre groupe Amon Düül II qui, lui, proposait une musique aux tonalités plus rock et électriques ? Il ne fait aucun doute que dans l’esprit de certains la confusion a du jouer !
Et puis en 1984 le label suisse Timewind édite un double album intitulé Experimente qui lui aussi poursuit l’exploitation des bandes de 1969. Peu ou pas d’information disponible sur cette publication sinon que tous les titres portent le même nom, Special track experience, numérotés de 1 jusqu’à 24 ! L’écoute de ces bandes, exhumées on ne sait d’où, n’apporte pas grand chose de neuf à ce que l’on connaissait déjà du groupe et de cette musique spontanée et anarchique.
Mais revenons à une chronologie plus rigoureuse. Après la publication de leur
second album, fin 69, Amon Düül publiera un troisième Lp mais cette fois-ci sur le label Ohr, division de Metronome. Après quelques changements minimes de personnel, enregistré fin 1970, il paraîtra en 1971. Au moins deux membres (non crédités) d’Amon Düül II participeront à sa réalisation, John Weinzierl (guitare) et Shrat (bongos). Paradieswärts Düül est très différent des autres albums. D’abord dès les premières notes on devine la volonté de donner une autre direction à la musique, plus construite, avec des arpèges, des lignes de basse, une batterie qui joue son rôle de soutien tout en aérant le plus possible les compositions. Parce que là il s’agit véritablement de compositions et même de mélodies. Love is peace est exemplaire de cette nouvelle approche. La première moitié est une folk song qui nous laisse en apesanteur. Le chant y est harmonieux et mélodieux, les guitares et basse construisent un canevas électrique moelleux jusqu’à l’intervention d’artifices de studios par lesquels la musique s’enrichit d’échos, de réverb, d’accélérations subites qui confèrent à cette pièce des contrastes saisissants. La seconde moitié revient à ce que l’on connaissait déjà du groupe, longue jam acoustique avec chant, piano et bongos. Le morceau suivant est un assez long développement électrique instrumental en deux parties où des guitares à la ligne claire et une basse éloquente nous renvoient à ces longues jams dont était coutumier le Grateful Dead à la même époque, le morceau se terminant dans un fade un peu brutal à mon goût. L’album se termine sur les 7,34 mn de Paramecanische welt, folk song acoustique au ton mélancolique et bucolique.
Et puis il y a le 45t paru lui aussi sur Ohr, repris la plupart du temps sur les rééditions les plus récentes avec deux titres qui, peut-être, sont parmi les plus réussis de l’aventure Amon Düül. Eternal flow qui embrasse à la fois le genre folk progressif et la « coolitude west coast » et puis Paramechanical world, démarquage plus électrique du dernier titre de l’album, chanté en anglais. Il ne fait aucun doute pour moi que cet album fait partie de ceux qui auront marqué le genre krautrock et qu’il pourra être apprécié à sa juste valeur par ceux qui ont su apprécier Yeti d’Amon Düül II ou le First Utterance de Comus.
La totalité des albums cités est assez facilement trouvable en rééditions cd (entre autres sur le label Spalax)
Avertissement : il existe un autre Amon Düül, basé au Pays de Galles, fondé par un ancien d’Amon Düül II, John Weinzierl, en 1979, et Dave Anderson (ex Amon Düül II, Hawkwind et Groundhogs). Ce groupe a lui aussi publié plusieurs albums dans le début des années 80 qui sont loin d’être inintéressants ou négligeables, même si assez différents de ceux des deux autres incarnations précédentes, au son plus rock avec aussi un usage des synthétiseurs plus fréquent (par exemple sur Meeting with menmachines unremarkable heroes of the past).
Paradieswärts Düül : 4,5 poin / 5
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