
Le disque contient quatre plages s'étalant chacune sur une dizaine de minutes. Quatorze pour la plus longue d'entre elles, dix environ pour la plus courte. Les deux formations étant à géométrie variable, il me faut également préciser que Faust est ici composé de Jean-Hervé Péron, Werner Diermaier et Amaury Cambuzat (ex-Ulan Bator), ce dernier ayant quitté le groupe depuis. Nurse With Wound est composé de Steven Stapleton, Colin Potter et Diana Rogerson.
Dans le cas présent, le disque ne déçoit absolument pas, si l'on met justement de côté cette vision erronée et fantasmée de la collaboration. Ici, 1 + 1 ne font pas 2 mais 1, tant les deux groupes partagent une même approche du son et un même sens de l'aventure. Difficile cependant de continuer à placer les deux groupes sur un pied d'égalité puisque Faust est en quelque sorte le grand frère spirituel de NWW (voire de toute la scène industrielle), tant les premiers ont influencé les seconds. Pour Stapleton, l'envie de collaborer avec Faust ne date pas d'hier puisqu'en grand amateur de krautrock, c'est en écoutant Faust que lui prend l'envie de fonder Nurse With Wound à la fin des années 70. Et même si le Faust d'aujourd'hui n'a plus tout à fait le même visage que celui de l'époque (il ne reste que deux membres originels, Jean-Hervé Péron et Werner Diermaier), Faust multiplie actuellement les projets et fait montre d'une vitalité étonnante. Ainsi apprend-on qu'un nouvel album est en préparation et qu'il serait produit par... Stapleton et Colin Potter. On apprend également la parution de plusieurs DVD, dont "Trial And Error" filmé lors des séances d'enregistrement de l'album et dont les images ont été tournées en 2006 puis retravaillées par Werner "Zappi" Diermaier, batteur et vidéaste à ses heures.
Mais revenons à Disconnected. Le premier morceau débute avec un poème en français dit sur une guitare sèche, puis quelques delay de guitares et autres errements sonores se font entendre. Alors qu'il semble chercher son chemin au travers de différentes esquisses de rythmes, coupures puis relances, "Lass Mich" (le morceau) choisit alors de se diriger progressivement vers une certaine tribalité. "Allo" et "ok" finissent par être répétés de façon régulière sur un tapis de percussions primaires. Un violon chafouin vitupère la même note ad vitam (un peu comme dans "Venus In Furs" du Velvet) tandis que des bruits divers, raccrochages de téléphones, grésillements et autres turpitudes parasitaires se font entendre. Allo ? Ok. Le second morceau fait partie de ces longues plages industrialo-tibétaines (?) dont Nurse With Wound a le secret. Stridences peu agressives mais relativement inconfortables, nappes de bruits fluctuantes, ressac de résonnances plus ou moins lointaines, bols et autres objets métalliques frappés aux maillets ou se percutant entre eux, voix trafiquées, grondements... Comme souvent avec ce genre de morceau, on en vient à se demander quel type de sentiment il véhicule vraiment: sérénité méditative ou angoisse sourde ? Difficile de le déterminer car d'un côté on prend plaisir à se laisser entraîner et de l'autre, il nous semble discerner le bruit lointain d'un péril à venir. Un peu comme dans Tarzan, quand les blanc-becs sont dans la barquasse mais qu'ils ne savent pas qu'au bout du fleuve, les flots se précipitent en une cascade de 600 mètres de haut.
Parallèlement, il y a aussi les gens à qui ça va surtout évoquer une grosse casse-couillade intergalactique mais c'est leur problème.
Le troisième morceau s'appelle "Tu m'entends" et repose sur un rythme discret et répétitif de toms, rythme sur lequel tourbillonnent sons ouatés et boucles hypnotiques crées par un effet de feedback incessant. Soudain, le morceau stoppe net sur le mot "disconnected", laissant place à un silence troublant. Le morceau reprend alors lentement sa route sur le même rythme mais voit l'arrivée de voix à l'envers, de cris étouffés et de bruits métalliques divers. L'ambiance jusqu'ici sourde et apaisante laisse progressivement la place à une atmosphère angoissante, provoquée par la respiration haletante d'un homme apparemment effrayé et à bout de souffle. Un peu comme dans les films d'horreur où la caméra suit la course effrénée d'un individu sujet à une peur panique. La terreur monte crescendo puis re-break... disconnected. Reprise une nouvelle fois du rythme qui se fait de plus en plus agressif, tandis que des sons montant en courbes viennent renforcer le sentiment de claustrophobie.
L'album s'achève sur "It Will Take Time", autre longue divagation sensorielle qu'il serait inutile de décrire pas à pas puisque l'on a à faire à un long morceau ambient teinté de nappes et autres carillons étouffés, dans le plus pur style NWW...
C'est d'ailleurs ce que semblent regretter certains fans de Faust qui vont parfois jusqu'à considérer que Stapleton manipule Faust (ironie du patronyme), entraînant progressivement ces derniers sur des voies par trop industrielles et marécageuses. Comme une mère s'inquiéterait des mauvaises fréquentations de son fils, certains fans de Faust n'hésitent pas à jeter de l'ail et des crucifix sur le disque afin de le démarabouter de l'envoûtement gothico-indus dont il est l'objet, mais est-ce bien nécessaire lorsqu'on voit l'attirail scénique de Faust (la bétonneuse notamment) ? Sans compter que NWW a depuis bien longtemps échappé aux diktats de la musique proprement industrielle, c'est un faux procès, je m'insurge (tel l'insurgeon, le poisson responsable du caviar) tant il me paraît ridicule de restreindre la palette d'un groupe qui ne s'est lui-même jamais imposé aucune limite dans l'expérimentation, et ce bien avant l'apparition de Stapleton dans le giron Faustien. Que les sceptiques réécoutent les "exercise" et les "untitled" des Faust Tapes (1973)... This is not music. Au contraire de ce disque d'ailleurs, qui ne s'inscrit absolument pas dans une quelconque logique industrielle mais qui contient bel et bien... de la musique.Faust myspace
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