J'éprouve avec internet quelque chose du plaisir que j'éprouvais quand j'officiais à un rythme hebdomadaire sur une radio du temps où elles étaient réellement libres (j'étais jeunébo) : celui de devoir se faire rapidement un avis sur ce qu'on écoute, être aux aguets, ressentir quelque chose de l'excitation du prédateur, non pas ici pour dénicher puis dévorer sa proie, mais pour dénicher et adopter sa nouvelle lubie musicale. On peut penser que se faire aussi vite une opinion ne peut conduire qu'à sélectionner le plus spectaculaire, le plus original ou alors le plus immédiat, et laisser passer moult merveilles moins aisées à cerner, à s'approprier. J'ai des doutes. J'ai toujours senti assez vite si quelque chose me concernait ou pas, même si, bien sûr, il y eut des omissions regrettables. Tout ça pour en venir à ce Trencher, dont les premières secondes ont suffi à me faire comprendre que j'allais avoir une conversation répétée avec ce groupe, tout au moins avec ce disque. J'étais loin de me douter qu'il deviendrait mon confident quotidien.
Trencher, groupe londonien, serait, à ce qu'on lit (même sur leur myspace, c'est dire s'ils assument l'appellation incontrôlable) du casio grind. Admettons. Casio car cet orgue aux sons légèrement cheap et désuets occupe il est vrai une place assez importante dans l'agencement sonore. Grind car les caractères premiers (primaires ? primitifs ?) du genre sont bien là (rugissement vomitoire, furie rythmique, brièveté des "morceaux", disons plutôt des débris, aspect déflagrateur de la chose). Mais qu'importe l'étiquette (qui en l'occurrence m'a plutôt inquiétée). Personne n'est préoccupé par la traçabilité du produit. Ce que je demande à la musique, c'est de me choper la tripaille à pleines pognes, de la triturer, la dilacérer, si possible même d'y plonger le groin et d'en faire pitance, qu'elle bouffe tout, ça fait mal là-dedans, et il faut guérir le mal par le mal. Et bien Trencher fait très bien son ouvrage.
Ayant toutefois délaissé le grindcore il y a quelques années, pas convaincu par les échantillons glanés ci et là, je dois avouer que je suis assez étonné d'adhérer autant à leur assaut, ce qui confirme que le trio n'est pas le tout venant (les critiques lues aussi ci et là, me confortent dans cette idée). On a en effet affaire à un grand disque viscéral. En 25 minutes (mais qui pourrait tenir plus longtemps ?), Trencher vient de mettre bas l'album le plus formidablement dense, inventif, imprévisible (ô combien), défoliant, extrême de cette année et peut être des dernières années. Pour situer tout de même l'objet, 4 noms me semblent devoir être évoqués : Today is the Day pour l'aspect nerveux quand ce n'est hystérique de la violence, Zeni Geva (celui de Total Castration) pour ce quelque chose de barbare et d'inéluctable dans son incantation (notamment sur le génial "Mouth To Anus"), Fantomas (notamment leur superbe The Director's Cut) pour le climax cinématographique de nombreux passages, et les The Fall du début, pour le Casio et aussi quelque chose de déglingué, de collage fragmenté dans la démarche. On voit que ce ne sont dans aucun des cas des groupes grind même si la musique peut
toutefois s'y assimiler de temps à autre (et alors le spectre d'Anal Cunt apparaît). On rapprochera aussi Trencher de Lightning Bolt, sûrement le groupe le plus essentiel, sur le plan du renouvellement des formes, apparu ces dernières années et qui semble insuffler quelque chose de follement libre à tous ces nouveaux groupes, qui manquait auparavant.
Mais il y a une telle diversité de styles (non je ne dégainerai pas mon polystylistique) que toutes ces références sont bien réductrices. Ainsi, le fantastique "Reverence" qui n'est rien moins qu'une enclave Tangerine Dream au milieu de ce chaos grind et qui s'étend sur 7 minutes soit une éternité à l'échelle temporelle du groupe. L'effet est fascinant, comme une accalmie au milieu des tirs de rocket où l'on se laisserait soudain aller à contempler, la tête enfin vide, un paysage ensoleillé, oubliant quelques instants l'enfer dans lequel on est plongé. Car les hurlements sont ceux du civil lynché par une meute de miliciens, de la femme lapidée par une meute de barbus, celle des victimes expiatoires de la barbarie humaine, de tous temps, de toute région de ce gros globe de haine que l'homme à fait de la planète.
Et tout ça dissimulé derrière une apparente déconnardomanie qui s'insinue partout (ainsi les musiciens jouent soit des "ass & tits", soit du "skins & bones" soit du teeth & nails") comme par une sorte d'élégance. En revanche, rien d'humoristique dans les textes (reproduits dans la pochette) ni d'explicite non plus. Une fois de plus, on évoquera Artaud mais, oserais-je dire, non pas dans une application intellectuelle comme d'autres, mais dans une communauté rudimentaire de la mise à plat de l'angoisse humaine.
Ce qui est le plus enthousiasmant chez Trencher, c'est le surgissement constant de ralentissements souvent marqués par des atmosphères lugubres particulièrement prenantes. Ainsi sur "Nightmare on Crack St.", l'introït, qui aurait pu servir de BO aux films de la Hammer sans aucun problème. Pareil sur le final de "All that blood and no pain?" où les lugubres remugles du death d'Entombed era 89, quand il prenait un pas de corbillard, semblent prendre possession de l'air. Et l'album se clôt sur l'un des moment les plus pétrifiants que j'ai eu l'occasion d'entendre dans ma déjà longue vie d'amateur de musique. Long calvaire (près de 4 minutes) où une voix qui va chercher sa terreur dans on ne sait dans quel recoin de son inconscient nous hurle un "Something wicked is born" qui pourrait bien servir de dernière parole de l'humanité. Terrifiant.
Mais il n'y a rien de trop sur ce disque. Rien. Et t
out ça est joué avec l'exacte précision et folie nécessaire (ce batteur dont je découvre à chaque écoute de nouvelles trouvailles). Je ne sais où ce trio va nous conduire ensuite mais il a mis là au monde quelque chose de méchamment pervers.
5 poin / 5
On peut écouter "Chatter of Slimmy Teeth" et son final insensé décrit dans la chronique ici
On peut écouter "Nightmare on Crack St" sur leur site ici
On peut écouter "All that blood and no pain?" sur leur myspace ici.
On peut écouter trois extraits de 30 secondes ici.
On peut voir la très belle vidéo de "Mouth to anus" ici.
On peut lire un interview ici.
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