Kyuss n'a pas tant inventé le Stoner qu'il est le Stoner. Certes il n'a pas manqué de descendants, parfois méritants (d'ailleurs souvent d'autant meilleurs qu'ils étaient bâtards), mais la règle est qu'à côté de ces rochers, ils n'étaient le plus souvent que de simples cailloux. Acrimony déroge cependant à la règle et, avec cet album (mais attention, pas le précédent), mit peut être bas à la pierre angulaire du mouvement. Mais il y a peu du Capitole à la roche Tarpéienne (c'est bon, je les ai toutes faites, vous pouvez souffler), alors qu'a donc ce Tumuli shroomaroom de si transcendant pour mériter un tel honneur dérogatoire ? Et bien ils ont en quelque sorte rapatrié le patrimoine au pays (de Galles exactement), puisque Kyuss n'était tout de même rien d'autre que du Black Sabbath (plutôt celui de Vol. IV) en périple désertique outre-atlantique. Ce faisant, ils l'ont amené vers un univers spacio-fungique qui leur aurait permis sans difficulté de figurer au sein des tournées d'orgie mystique, sensuelle et psychédélique où se succédaient Hawkwind, Gong, Edgar Broughton Band et bien sûr leurs compatriotes Man.
Oui, on imagine une version plus herbeuse que caverneuse de Black Sabbath et on obtient Tumuli Shroomaroom. Pour faire elliptique (la demande est forte) disons qu'Acrimony a fait passer le Stoner Rock au Stone(d)henge Rock. Il réussit là le tour de force de créer une musique qui retrouve la magie des seventies, sans jamais sonner comme un succédané un peu désuet. Car c'est tout de même du stoner, donc impensable dans les années 70 (drumming, agencement sont fermement ancrés dans les nineties et s'appuient sur les apports des Melvins puis de Kyuss). Pourtant le groupe ne se refuse rien des outils élévateurs d'antan, ne mégotant pas sur les effets wah wah ou les effets qui font revenir les spectres du kraut rock, mais toujours parfaitement intégrés à leur mixture heavy.
Pas question de lister exhaustivement les mérites des 9 passerelles pour ailleurs qu'on emprunte
sans se faire prier, même s'il y a quelque chose d'une aura mystique qui plane autour de cette musique de transe hypnotique et répétitive, hypnotique parce que répétitive (quand les amateurs exclusifs de songwriters acoustiques auront compris combien la répétition d'un thème peut conduire à des états d'abstraction de soi et du monde, ils auront fait un grand pas qu'ils ne souhaitent souvent d'ailleurs pas faire de peur de s'apercevoir qu'ils ont fait fausse route une vie durant). C'est pourtant bien là dessus qu'est physiologiquement basé l'orgasme !
Dès le magnifique "Hymn to the Stones", et ce malgré son titre, l'auditeur décolle à la verticale vers des cieux oublieux des conventions terrestres pour n'en redescendre que 65 minutes plus tard. Un voyage qui de plus, allie trip et tripes, voilà qui convient aux candidats au voyage dans mon genre. Entre temps il sera passé par des états divers mais toujours en apesanteur. "Hymn To The Stones" qui, d'ailleurs est à l'évidence un moule inspirateur pour le We Live d'Electric Wizard, riff, beat et ton incantatoire semblant annoncer "Eko Eko Azarak" (c'est dire le compliment). Quand le rythme s'accélère, on est directement propulsé dans quelque strato-cumulus égaré, grâce notamment à un batteur insensé d'efficacité.
Quelques mots tout de même de "Find The Path", le seul moment en franche relation télépathique avec le Sabbath noir, et "Turn The Page qui est à l'évidence un hommage à la face acoustique du Led Zeppelin III (le plus mystique des LZ et celui qui approcha brièvement le groupe de la scène "menhirs et dolmens" outre-manche), et qui est la sœur jumelle de "Tangerine". Parmi les acmés de hauteurs déjà stratosphériques, je ne peux m'empêcher de citer la triade finale et notamment "Motherslug (the Mother of all slugs)" et son riff à la "Roadhouse Blues" qui se dirige ensuite vers une danse tribale de décibels soutenu par un simple petit drumming d'appoint et qu'un volute de distorse et d'effets cheaps vient soulever de terre, c'est interminablement splendide, splendidement interminable.
Bref, un classique (voir là pour un avis concordant mais exprimé différemment). Rien depuis lors, le quatuor s'étant perdu dans l'espace sidéral probablement sidéré. Il a laissé cette capsule sonore à la postérité, qu'il en soit remercié.
5 poin / 5
Extrait : Motherslug (the Mother of all slugs)
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