L’aiguille était dans le rouge et le pays semblait vivre au temps de la charrette à cheval, pas la moindre pompe à l’horizon mais des champs et des haies et la nuit qui avait fini par se pointer. Dehors il faisait froid.
– Bob Dylan le prenait pour ses premières parties.
– Dylan, Dylan par-ce, Dylan par-là tu me les brises avec ton Dylan…
– C’est notre Shakespeare, mec.
– Hum… sa période folk c’est plutôt du sucer pomper.
– Tu veux qu’on se refasse « Desolation Row » ?
– Ce que je voudrais c’est sortir de là.
– On est chez les ploucs, Vince, et on en sort pas comme ça. Y a pas de panneaux indicateurs ici… Tu veux aller chez Jackie boire une bibine ? Hé bien c’est après le gros arbre tordu, à droite tout de suite après la descente des Brises-pattes. Et si tu sais pas que la descente des Bises-pattes c’est tout de suite après la montée des jolis cœurs… c’est que t’as rien à faire chez Jackie.
– Parce que toi tu sais où elle est la montée des jolis coeurs ?
– Non, mais je vais pas chez Jackie, moi.
– OK, mais sois gentil, sors nous de là.
– Tu sais ce que j’aime bien dans cette bagnole , Vince ?
– Dis toujours ?
– C’est que tu as un bon son, que tu nous casses pas les oreilles avec des mp3 de merde.
– Des quoi ?
– Laisse tomber.

Le rock n’en finissait pas de muter sous la pression de l’industrie du disque et de cette mode qu’il faut toujours changer quitte à la rendre cyclique et je me demandais bien comment il aurait pu en être autrement puisque que c’était la radio et la télé qui nous l’avaient donnée à téter dès le début. La bagnole était comme un petit stadium perdu dans la cambrousse. J’ai jeté la capsule de bière derrière moi comme les russes balancent leur verre de vodka et elle a fait bling sur la banquette arrière parce qu’on était perdus depuis deux bonnes plombes.
– Je pense qu'ils ont trop de cheveux et que c'est pour ça qu'ils sont tout le temps énervés. En plus c'est dangereux de fumer avec un M16, merde ! A la fin, lui il a peur, on le sent bien, il se dit, cette fille elle est givrée, elle fume n'importe quand, j'ai envie d'une vie bio, je lâche l'affaire.
– Ouais et puis il se met au slove à arpège ou à faire des musiques de merde pour des films à la con... et elle quand elle entend ça, la guitare sèche, elle se dit qu'elle le tirerait bien par les cheveux pour le pendre au paradis. Et comme il n’aime pas trop qu’on le tire par les cheveux, hé ben, il reprend du service.
On avait fini par arrêter la voiture près d’un étang sur un chemin plein de boue et d’arbres. Ça sentait la vase et les branches des arbres nous faisaient flipper – Vince et moi on avait vu les mêmes films à la con – des branches d’arbres comme des mains de sorcières.
– Il avait déjà repris Dylan, « One More Cup Of Coffee » du temps des White Stripes. Il avait bien capté le côté arabisant.
– Ah ben là, c’est le côté Vaudou de « New Pony »... comment dire, c’est plus brut.
Les branches d’arbres se sont mises à bouger. Il paraît que ça fait ça quand il y a du vent et j’ai maudit le vent de décembre en espérant que ce ne soit pas pire et que ce foutu coin plat et pourri de presque Vendée n’avait pas été projeté dans un film de Romero.
– J’adore ce genre de guitare… on dirait Ennio Morricone. Un peu comme si « Horse With No Name » était jouée au Mexique.
– Le rock est une communion, une grande messe aux milles chapelles et les Dead Weather hantent les vielles cabanes en forme d’églises perdues dans les marais.
– Ouais, mais pas trop loin d’une centrale nucléaire quand même…
– Ah… il faut un peu de jus pour la communion, le rock c’est quand même le règne de l’électricité.
La bière anesthésiait tout le froid qui s’était pointé, de temps en temps Vince donnait un coup de spatulette sur la buée du pare brise et on avait sorti nos duvets de jaille, deux increvables « Patrouille » du stock de l’armée américaine, matière Nylon Ripstop résistante à l’eau, isolant de remplissage Polargard… le Grand Nord pouvait se pointer.
– Il jouait déjà avec lui dans les Raconteurs.
– Et elle c’est la nana de The Kills ?
– Exact.
– Putain c’est bon.
On était bien là, tous les deux avec nos bières à rêver de poney dont le nom serait Lucifer ou d’histoire de fille et de buffle coupé en morceaux, d'endroit où on pourrait aller, de construire des maisons avec un clavier à la Rammstein dans le garage. Puis on est passés au whisky parce que c’était pas une sinécure de sortir toutes les plombes dans le froid pour vidanger.
– Quelque chose a bougé !
– Où ça ?
– Là sur l’étang.
– T’es sûr ?
– Là je te dis putain !
– Oh merde…
– …
– Non attends. C’est un reflet. Regarde, Vince, c’est nous, c’est moi… si je bouge la main ça bouge aussi. C’est nous.
On a fini par s’endormir à coups de whisky et à coups de refrains qui demandaient s’il y aurait assez d’eau quand le bateau viendrait. C’est moi qui suis sorti le premier tout haché d’avoir ronqué sur le siège passager. Il fallait que je pisse et la platine vinyle était là posée sur le toit de la bagnole, belle comme une tête de mort, un flingue, une bouteille de bon whisky dans le gris et la brume de décembre. J’ai dit « Hé, Vince… Je crois qu’on va encore améliorer le son de ta bagnole.» et Vince à fait « Humpf » en se grattant la tête.
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