
A-t-on le droit de parler de U2 sur Poin-Poin ou, pour poser la question autrement, peut-on parler de U2, le groupe qu'écoutent ceux qui ne s'intéressent généralement pas à la musique, sur un webzine dédié à ceux qui vivent pour elle ? Car il faut bien l'avouer : U2, c'est un peu le goût des autres. Chez quel ami de lycée, plus passionné par les matches du PSG ou par les cours de mathématiques plutôt que par la mélancolie noire des mélodies vénéneuses d'un Joy Division, n'a-t-on pas vu Achtung Baby ou The Joshua Tree, coincé quelque part entre un live de Renaud, le best-of de Dire Straits et une compilation Hit Machine volume 15 ? Alors que l'auteur de ces lignes va fêter à la fin de l'année universitaire ses 30 ans, il doit avouer avoir tranquillement passé les 29 premières années de sa vie sans jamais avoir écouté un disque de la bande à Bono dans son intégralité. Et franchement, c'était bien.
Quand on prétend avoir le moindre goût musical, tout spécialement dans ce domaine exigeant qu'est le rock alternatif, ou règnent en maîtres Sonic Youth, The Smiths et Pixies (la sainte trinité en quelques sortes), U2, c'est l'ennemi, le mal absolu, la peste noire … Qu'est-ce qui peut donc expliquer qu'à la veille de mes 30 ans, bêtement et lâchement, j'ai craqué devant ce mastodonte taillé pour les stades ? Je me risquerai à quelques explications que je ne chercherai nullement à faire passer pour des justifications, rassurez-vous. D'abord, vivant actuellement aux Etats-Unis, et nouvel abonné au magazine Rolling Stone, je ne suis pas resté insensible à la note de cinq étoiles attribué eau disque. Ensuite, il y a bien sur Daniel Lanois et Brian Eno, le premier que je tiens responsable pour mes deux Dylan préférés (Oh Mercy et Time Out Of Mind), et le second que j'admire comme à peu près toute personne dotée de deux oreilles raccordées à un cerveau. Surtout qu'en ce moment, je suis complètement accro à Everything That Happens Will Happen Today, le sublime disque qu'il a sorti fin 2008 avec David Byrne et que j'espère chroniquer ici même très prochainement.
En plus, on nous annonçait le disque du retour aux expérimentations, un disque dominé par les producteurs et pas par le mec qui bouffe avec Barack Obama pour lui demander entre la poire et le dessert s'il peut pas annuler 15 milliards de la dette du tiers-monde. Ah, dernier détail, la pochette signée par le photographe Hiroshi Sugimoto qui est sublime... Et puis... et puis, merde à la fin !!! J'ai le droit d'écouter ce que tout le monde écoute pour une fois, non ?!!
Première réaction me venant à l'esprit à fin de la première écoute … « Euh, c'est donc à ça que ressemble, un disque
produit avec des tonnes de brouzoufes, enregistré dans trois studios différents et nécessitant la participation de quatre producteurs (car en plus de deux cités ci-dessus, il y a Steve Lillywhite et Will.i.am des Black Eyed Peas) ? » Parce que le premier truc qui choque, c'est que le disque laisse passer des défauts de production gros comme un cul d'éléphant africain que même le premier groupe venu, enregistrant sa première maquette, éviterait de laisser au mixage. Sur l'introductif « No Line On The Horizon », sur le single « Get On Your Boots » ou sur « I'll Go Crazy If I Don't Go Crazy Tonight », il y a des coupures, des montages et des sons de synthétiseurs qu'on dirait laissés à l'appréciation d'un DJ de province ! Sur « I'll Go Crazy », à la fin de la première phrase, Bono dépasse allègrement les limites de la fausseté, tandis que le beat semble déjà vieux. A l'évidence, le groupe ne s'est pas rendu compte que prendre Will.i.am comme producteur n'était pas la meilleure idée du moment, quand David Sitek de TV On The Radio ou James Murphy de LCD Soundsystem auraient certainement donné au disque un caractère plus rock et plus contemporain.
En fait, cela n'est qu'un symptôme d'un problème plus général chez U2, les mecs ne connaissent pas de type qui a vendu moins de 15 millions d'albums dans le monde. C'est ça le souci de U2, en fait, ils annoncent leur album le plus intimiste, mais intimiste est un terme qu'ils ne connaissent pas. U2 ne sait faire que du grandiose ou comme ils le disent eux-mêmes sur la plage 2 du disque, du « Magnificient ». Ici encore, on a droit à un morceau boursouflé, une mélodie sympa, mais qui a tellement été nourrie aux hormones qu'elle avance désormais comme un pachyderme avec un rythme de batterie tellement putassier que je l'imagine assez bien faire un tabac à la prochaine foire au tuning de Villeneuve d'Ascq. Le pire, avec ce morceau, c'est que la mélodie en est tellement entêtante qu'on se prend à la fredonner. Ca prend rapidement la forme d'un plaisir coupable et alors, on se demande si on a vraiment bien fait d'écouter ce disque.
Oui, mais voilà où le bât blesse. C'est qu'il y a un tiers du disque, et même dirais-je un gros tiers (presque la moitié, c'est dire !) qui s'écoute sans déplaisir et même par moment atteint quelques sommets vertigineux. « No Line On The Horizon », malgré l'aspect collage que j'ai evoqué précédemment, s'avère une bonne mise en bouche avec des guitares furieuses, des choeurs sublimes, un lyrisme qui n'est même pas pompier. La plage 3 est une ballade intitulée « Moment of Surrender » dont la lenteur et la mélodie simple ont quelque chose de poétique. Le sommet, pour moi, est atteint avec « Unknown Caller », une ballade encore très lente, menée par un arpège de The Edge et sa signature sonore habituelle, qui finit par se muer avec un choeur en une sorte d'incantation lyrique faisant passer Arcade Fire pour Louise Attaque (il n'y a pas loin entre les deux), avant de s'abattre en un solo de guitare dont, j'avoue, je croyais The Edge incapable.Vous aurez certainement compris à ce stade que malgré le caractère calme de la plupart de ces compositions, c'est le guitariste qui tient la dragée haute. Bono, lui, est au-delà de tout reproche. Ce que je veux dire, c'est qu'on peut lui reprocher des millions de trucs, mais de toute façon, ses détracteurs et ses admirateurs seront toujours dos à dos et irréconciliables. Ici, il feule, gueule et chuchote avec le maniérisme qu'on lui connait et aucun des deux camps ne changera d'avis.
Après ce fabuleux morceau arrive le ventre mou du disque (qui pourtant, je l'imagine, a probablement été conçu comme le réservoir à single). « Get On Your Boots », « I'll Go Crazy » et « Standup Comedy » feront certainement la joie des radios commerciales, mais pour la plupart des détracteurs de U2, ne feront qu'alimenter la réputation du groupe en tant que pourvoyeur de pop-rock mou du genou. Inutile de s'attarder sur ces titres. Le truc, c'est que passé ce trio aussi sympatoche que dispensable, on a la surprise de se retrouver face à un disque de pop presque satisfaisant pour mes oreilles (que je croyais plus) exigeantes. « Fez-Being Born » est un morceau de Brian Eno, clairement, dans lequel l'esprit de collage est parfaitement assumé, alternant passages planants et envolées rock. « White As Snow », sorte de ballade irlandaise est l'autre sommet indiscutable du disque. « Breathe » est un morceau pop-rock assez banal, mais après tout, on trouve ce genre de morceaux dans tous les disques de My Morning Jacket et Band of Horses que j'adore, alors pourquoi devrais-je m'en plaindre quand il s'agit de U2 ?
Le dernier morceau, « Cedars of Lebanon » est un gros ratage du disque, mais contrairement à « Magnificient », c'est un ratage sympathique, une tentative pour Bono de changer sa façon de chanter et de sonner comme le Dylan des albums de Lanois (on sent que ce dernier y est pour quelque chose). Bonne idee que cette voix detimbrée pour Bono … mais le morceau, un peu bluesy, est bancal, il ne prend pas. Comme si le groupe, voulant sortir de sa tour d'ivoire s'apercevait qu'il est désormais incapable de revenir à un format normal, avec une production subtile et une interprétation retenue. En fait, ce qui paraît bizarre, c'est que c'est le morceau qui clot l'album. Or, il laisse un goût d'inachevé. On veut en entendre plus, comme si c'était la fin d'une face A ou du disque 1 d'un double album … du coup, l'information comme quoi le groupe aurait un autre disque dans le pipeline prend son sens.
Si donc je récapitule un peu, il y a quand même dans ce disque trois morceaux écoutables, trois réussites incontestables et un morceau intéressant mais bancal contre un morceau honteux et trois pop songs insipides. A la réflexion, ce n'est pas si mal pour un groupe qui n'a suscité chez moi que la plus plate indifférence pendant (presque) trois décennies. Le seul truc légèrement pathétique dans ce disque, c'est que le groupe l'a présenté comme une tentative de sortir un vrai disque, se tenant comme un tout de bout en bout, alors qu'en réalité, il s'agit encore d'un produit parfait pour la génération iPod qui pourra ne télécharger que les singles ou au contraire les seuls morceaux pleinement satisfaisants du groupe. Ce que cela signifie en fait, c'est que le groupe est désormais totalement détaché des réalités artistiques (je sais, on appelle cela un oxymore) et que malgré sa volonté de revenir un peu sur terre avec ce disque reste prisonnier des tics agaçants que l'on attribue généralement à un groupe de cette envergure. Pour cette raison, No Line On The Horizon est un objet vraiment étrange et un tantinet dérangeant pour les mélomanes et les apôtres du bon goût que nous croyons être. Et c'est aussi, je dois l'avouer, le disque que j'ai écouté plus de dix fois au cours des dernières 48 heures.
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