
Oui, tout allait bien, soutenu par l’imbrication récurrente des guitares acoustiques et électriques. Le groupe avait donc conservé sa fraîcheur pop-rock (indie rock ? power pop ? pistaches ? chocolat ?) qui ne se pousse pas du faux col, qui dialogue plutôt qu’elle ne racole, sans essayer d’apparaître comme forcené de la modernité, et osant même un goût par instant un peu rétro, évoquant sur certains titres Simon & Garfunkel, et même le REM de Monster sur The Fox. Nous retrouvions avec Lucky ce Nada Surf qui donne l’impression de regarder Amicalement Vôtre à l’époque de 24 Heures Chrono, de siroter un Martini avec une olive au fond du verre tandis que le voisin va gerber sa quinzième bière.
Certes, on pouvait trouver cela un brin répétitif, mais quoi !, la personnalité de Nada Surf n’avait pas tant changé depuis le cartonesque High/Low et son tubesque Popular, à part peut-être que la recherche du hit ne paraissait plus d’actualité, ce qu’on avait envie de prendre, allié au naturel du chant, pour un signe de maturité. Tout allait bien et l’on notait des détails, la voix un brin plus aiguë sur les refrains, les chœurs qui s’excusent presque d’empiéter, des accélérations rythmiques mesurées. De la douceur, du moelleux, non du mielleux.
Et soudain, c’est le drame. Le duo comique Sarko-Fillon, on s’y faisait comme à la sensation permanente de se traîner un boulet aux pieds ; le typhon en Birmanie, le tremblement de terre dans le Sichuan, c’était le désordre effroyable et naturel des choses ; la liberté guidant le peuple digéré jusqu’à l’os par la télé jusqu’aux jeux Olympiques, on s’y préparait doucement avec la force de l’hébétude ; et mille autres cataclysmes d’importances variées dont on aurait réchappé la conscience à peine ternie dans son carapaçon d’égoïsme. Mais cela, non.

NADA SURF live, festival Solidays 2003
Sur la piste 8, tout s’effondre. Nada Surf tente de chanter et, hélas !, composer en français. L’objet du délit s’intitule Je t’attendais. Le groupe s’était déjà essayé, non sans succès, à une reprise de L’Aventurier d’Indochine. Sauf que, cette fois, il s’agit d’une de ses chansons. Ha ! que n’ont-ils plutôt appris le chant en yaourt ! Car ce morceau est une catastrophe. Pas d’un point de vue musical puisque, doublement hélas, il tend à vous tourner dans la tête. Mais ces paroles, par toutes les bouilloires !, sont insupportables. Et imprimées dans le livret. « Comme une île / Quand même bien / Mais à moitié endormi / J’ai reconnu mon destin / Je formulais une vie / Les années réinventées / Tu as un tel effet / Tu ne dois pas oublier / T’es ma sorcière et ma fée » * C’est bien simple, on dirait du rock français… « Mais ton visage près du mien / Ça, ça me donne envie. » De quoi ? Je suppose que la réponse diffère entre l’interprète et l’auditeur…
Le pire est que ce titre s’avère plutôt entraînant et qu’il fonctionne sur le plan de la musicalité avec lou twè chawmant assent anglé. Le texte, toutefois, est radicalement insupportable. A moins qu’il ne s’agisse d’une expérience : Nada Surf a voulu nous montrer ce que donnent, une fois traduits, les textes de tous ces artistes anglophones que nous chérissons. Hé bien ! messieurs, je vous le dis franchement : poursuivez dans la langue de Shakespeare, de Goethe, de Dante, de Cervantes ou de %µ*¤]#§ si vous venez de Mars mais, par pitié, nous avons assez de nos mauvais chanteurs à nous pour que vous ne veniez pas empiéter sur leur domaine.
Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, les conneries du genre : le rock en français, c’est impossible. Il faut néanmoins avouer que ce doit être bien plus ardu qu’en anglais. A preuve, dès le titre suivant, From Now On, et bien que le refrain saute aux oreilles comme le bouclier fiscal sur le milliardaire pour l’empêcher de s’exiler en Belgique (si vous trouvez cette comparaison trop politisée, disons plutôt : le refrain passe comme une lettre à la poste non privatisée), on se sent tout à fait décomplexé sur l’importance du sens avec des « Baby, I just wanna make you happy » qui nous épargnent au moins les « I want you, I need you » (ajoutez, avant ou après : « Don’t you now », « Woooo yeaaaaaahhhh », « Are you ready to rock ? », « C’est par où le rayon bricolage ?» ou encore « Dans la nocturne turpitude à l'entresol amoureux de l'entresoi colocatif » si vous êtes tombé sur le - jeune et hexagonifiant - artiste de la semaine de France Inter qui croit rendre hommage à ses prédécesseurs alors qu'il sombre dans la Brassens coulée).
C’est que Nada Surf affiche un talent certain pour rendre agréable, doux et savoureux un pet de lapin. D’ailleurs, cet attachement à un type de sonorités light, qui "tinte", comme passé à la brillantine sonore, est sans doute l’une des caractéristiques marquantes du groupe. Au risque, parfois, de sembler parfois un poil volatil**, tel un gaz (à ne pas confondre avec le pet de lapin) ou le parfum délicatement iodé, envolé d’un cou féminin avant d’avoir eu le temps de se retourner sur la magnif… Heum, pardon, madame, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Non mais déjà qu’ils chantent en français, si en plus ils me foutent des boudins dans leurs parfums délicatement iodés, je vais finir par télécharger leurs albums au lieu de les acheter.
3,5 poins/5
* en français dans le texte.
** ce à quoi vous rétorquerez qu’un volatile avec des poils, on en verra le jour où les poules auront des dents ; et les chauves-souris ?, vous moucherai-je.
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