J’avais environ 15 piges quand j’ai découvert Led Zeppelin. J’avais déjà mes Iron Maiden, surtout en t-shirts, et mes AC/DC en cassette audio, mais Led Zep restait un mot magique prononcé par quelques férus de musique qui causaient aussi ampli et guitare et jack. Toujours est-il que je m’étais retrouvé, tout seul, à A… du côté de B… pour l’amour d’une nénette belle comme ça et que la fille dormant chez sa tante il fallait bien le soir venu que je tue le temps. Au bord de la mer, l’attraction principale, quand on n’a pas l’âge de picoler tout seul dans les bars, reste la mer. Alors je me mettais la tête dans la bière, le nez dans l’odeur douceâtre de la marée et les pieds dans le sable. Et je déambulais sur la plage au clair de lune avec le ressac plein les oreilles comme dans les romans gothiques du XIXe siècle que je me mettrais à lire bien plus tard.
C’est un soir comme ça, particulièrement bourré de bière, que je suis entré dans une grotte. Je me souviens du sol qui s’approchait très près de moi à chaque pas et du monde qui tanguait. J’étais un valseur éthylique et j’en tenais une carabinée. Ce qui m’avait attiré dans la grotte, c’était cet étrange arpège de guitare que tous les guitaristes en herbe reprennent sur les trois première mesures. J’y ai trouvé des sirènes en cercle fluctuant, elles braillaient autour d’un ghetto blaster « There's a lady who's sure all that glitters is gold / And she's buying the stairway to heaven » avec un très fort accent germanique…
Après, tout s’est embrouillé et il a bien fallu que ces filles s’occupent d’un pauvre franzosich que l’alcool et la musique avaient noyé. Ce furent mes premiers émois teutons et zeppeliniens ; depuis l’allemand reste la plus belle des langues pour mézigue et Led Zeppelin et son Stairway To Heaven gardent une place de choix au fond de mon cœur. Maintenant j’écoute des choses dans tous les genres, mais j’ai souvent cherché à retrouver ce frisson.
Jack White possède un sens de la décharge électrique, un genre d’urgence rock qui balaie tout sur son passage (un coup d’oreille à Salute Your Solution devrait convaincre les plus récalcitrants). Il a déjà étalé son style avec les White Stripes dont les albums me paraissent indispensables à tout amateur de rock. Avec les Raconteurs, Jack se pose au centre d’une formation composée de plusieurs membres de groupes déjà existant et issus de la scène de Detroit : le guitariste Brendan Benson (en carrière solo avec trois albums entre rock et pop), le bassiste Jack Lawrence et le batteur Patrick Keeler qui forment la section rythmique des Greenhornes (qu’on retrouve sur la BO du Broken Flowers de Jim Jarmusch).
Les possibilités sont alors démultipliées et, loin de se noyer dedans, les Raconteurs délivrent tubes sur tubes en remontant l’histoire du Rock. Chacun de leurs morceaux renferme un single qu’ils pourraient nous balancer, 45 tours sur 45 tours si les 45 tours existaient encore. Des tounes comme Steady as she goes, Broken Boy Soldier, Together, Carolina Drama et The Switch and the Spur n’ont pas fini de tourner sur les platines. J’ai essayé dans les virages avec un verre de bon whisky, ils tiennent toujours la route. Dans les montées, ils filent à toute berzingue. Et les descentes, à burne sans les freins, sont négociées de main de maître. C'est le rock, bien sûr ! Le rock toujours recommencé. Le frisson est là.
Même si Jack White et Brendan Benson ne possèdent pas, et dans le chant et dans l’attitude, la flamboyance d’un Robert Plant ou d’un Jimmy Page, Jack White délivre un jeu de guitare et des riffs rocks puissants et ingénieux qui me donnent, avec quelques années de retard, le frisson rock que j’ai longtemps recherché. Il ne reste plus aux Raconteurs qu’à se forger une légende rock sulfureuse, parce qu’il leur manque les hôtels dévastés, les histoires de poissons et de groupies, les litres de vodka dans les veines et la mort…
Ou peut-être après tout qu’on peut se passer de ça, du cirque rock’n’roll et se concentrer sur la musique. Et s’il était là le grand tour de force de Jack White, faire la nique au mythe rock et le recentrer sur la musique, rien que la musique ? Réduire la musique des Raconteurs à une comparaison avec Led Zeppelin, c’est un peu cavalier aux regards des influences multiples que l’on entend raisonner au fil des morceaux. Je me demande si à A… du côté de B…, dans une grotte à fleur de mer, les sirènes teutonnes reprennent en chœur « In the heat of the desert sun / On the blistering trail / An appaloosa and / A wanted man sprung from jail ». Tiens, je vais me décapsuler une bière moi.
Discographie :
The Raconteurs : Broken Boy Soldiers, XL Recordings, 2006
The Raconteurs : Consolers of the lonely, XL Recordings, 2008.
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