Pour commencer, et même si ceci fâcherait certainement Elli Medeiros, dont ce garçon est un ami cher, dire qu'Etienne Daho n'intervient que fort peu directement sur cet album (même s'il réalise et arrange tout) ce qui, pour ceux qui comme moi ne supportent pas cet équivalent humain d'endive molle, est un soulagement. A peine 3 titres dont une reprise très dispensable de "My heart belongs to Daddy" (comment oser reprendre ça à Marilyn, c'est un mystère). Ce jugement est un peu injuste ceci dit, puisqu'il collabore à ce qui reste quand même le meilleur moment de l'album, tout au moins à mes tympans, "Soulève-moi" qui effectivement soulève son monde. Pas utile de décrire la chose puisqu'en écoute libre un peu partout (merci Elli) mais vraiment, qu'une quasi quinquagénaire vienne foutre la honte à toutes ses consœurs en pondant la première vraie rock song française depuis une éternité, c'est quand même une sacrée démonstration de l'indigence actuelle de la création française dans l'univers de la chanson (et accessoirement du talent d'Elli Medeiros dont on se demande comment il se fait qu'il en reste qui n'en soient pas encore convaincus).
Le texte est l'expression de la passion amoureuse la moins euphémique que j'ai lue et montre que la chanson est bien un genre qui peut prêter asile à la poésie la plus authentique, à condition qu'on ne fasse pas de ce terme un synonyme de "lénifiant" ou de "évanescent". Mais cet album est toutefois très hétérogène et assez intrigant quant aux choix opérés à cœur ouvert par Elli. Il se décompose ainsi en 3 chansons composées par Vincent Mounier (qu'on suppose, si l'on en juge les notes de pochette, l'ami-amour d'Elli) et sur lesquelles elle chante en Espagnol (Elli est Uruguayenne), 3 reprises de chansons composées avec Jacno pour les Stinky Toys (on regrettera d'ailleurs qu'il soit aussi lapidairement remercié dans ces même notes de pochettes rédigées pourtant par Elli elle même), les 3 morceaux concoctés avec Daho, et 2 autres compositions, une écrite seule, l'autre avec Fabien Waltmann.
Il est, c'est surprenant mais peut être pas involontaire de la part d'Elli, possible de faire une
critique vinylique de cet album (ce qui ne veut pas dire "en prenant des gants") car deux faces semblent s'opposer : la première est plutôt rock (et reggae), la seconde pop (et musique latine), la première est plutôt réussie, la seconde je ne dirai pas plutôt ratée, car ce sont les styles développés qui me conviennent moins, mais disons qu'elle est décevante. C'est sur la première qu'on trouve les reprises de Stinky Toys, qui, et je le dis assez tristement, sont, après "Soulève-moi", ce qu'il y a de plus formidable sur le disque. Tristement car en effet, on ne peut qu'être un peu attristé que les chansons vieilles de 30 ans soient ce qu'il y a de plus intéressant sur un album. On pouvait craindre un traitement FM ou variétoche ou décalé qui aurait à coup sûr été des désastres mais par bonheur, c'est au contraire en accentuant encore le caractère rock initial qui avait servi de berceau à ces morceaux devenus légendaires (nous sommes entre 77 et 79 donc en plein dans la période punk) qu'Elli les réincarne, et vraiment c'est un bonheur pour un vieux punk nostalgique comme je le suis. Pas qu'il reste quoi que ce soit de punk la-dedans (mais les Stinky Toys n'étaient punk que par assimilation, trop dandys Velveto-Kinksiens pour ça), juste que la gouaille, la classe et la nonchalance suintent par tous les pores de cette nouvelle peau. Des trois, "For You" (très proche du Velvet), "Lonely Lovers" (la plus punk) et "More Than Me", c'est cette dernière qui est la plus jubilatoire, c'est du rock Stonien à la Chris Spedding, plus une touche de glamour rock. Bref ça n'a rien de l'habituelle pathétique imitation anglo-saxonne qu'on nous refourgue comme rock français.
Sur cette "face", on trouve aussi le seul titre dont elle compose seule paroles et musique ("Altar") et
comme souvent (voir Billie Holiday ou Janis Joplin), ces morceaux que s'autorisent les chanteuses sont bons et scandaleusement trop rares. Il y a là aussi quelque chose de Spedding dans la guitare de cette rock song qui rampe comme une féline en chasse et autour de laquelle flottent des volutes de musique arabe. Le texte juxtapose d'une manière assez fascinante l'espagnol et le français. Encore un texte qui exprime l'amour d'une manière peu admise pour une femme ("ton corps est l'autel où je viens prier / Je ne serai jamais trop belle / Tu ne seras jamais assez cruel / Je ne serai jamais la même / Tu ne sauras jamais jusqu'où je peux aller pour te plaire", et plus loin "Je veux mon plaisir et ma peine / Etre l'air que tu respires et la vie qui coule dans tes veines"). Un homme aimé comme cela ne peut être que submergé d'émotion. Seul point faible de cette face, "The Alien", un reggae pas déplaisant mais qui sonne bien banal à côté de ces jolies singulières.
Tout se gâte sur la seconde face. Les 3 chansons à fragrance sud-américaines amènent Elli sur les terres assez glissantes des proliférantes copies de La question, l'album (excellent lui) de Françoise Hardy et qui, de Carla Bruni à Lio, sert de réservoir à pillage pour les chanteuses sans personnalité (Lio en a elle, soyons juste). Ce n'est pas affligeant, entendons-nous bien, mais plutôt que l'émotion souhaitée, c'est plutôt une sorte d'assoupissement que font germer ces chansons. Les mélodies sont de plus assez convenues. Elli perd ici ce qui fait le charme de son phrasé en essayant de jouer les bonnes chanteuses.
Plus intéressant est "L'ailleurs", dont le texte montre une fois de plus qu'Elli gère le désamour avec autant de rudesse dans les mots que l'amour, et aussi qu'elle est une sacrée poète ("Tu ne me touches plus / Au sens propre comme oblitéré / D'essence ou de raison / D'abandon / Je vais m'abandonner ailleurs / D'ailleurs l'ailleurs / N'est peut être pas meilleur" et puis plus loin "Plus jamais la fièvre et le combat / Le fer de ta violence en moi / Plus jamais ce plaisir où l'on a cru mourir / Cette douleur infinie"). Hélas, Dah
o fait ici ce qu'il fait, lui et ses condisciples Gainsbourgeois, c'est-à-dire du sous Mélodie Nelson. Elli fait dessus du talking (on pense même à Amy Arena d'ailleurs mais c'est un hasard) mais le résultat est décevant.
Je ne m'appesantirai pas sur la reprise variétrock de "My Heart Belongs To Daddy" sur laquelle l'Etienne Etienne a l'impudence de donner la réplique à Elli (enfin plus exactement de susurrer sans le moindre charisme).
On notera que tout ça est fort bien joué, par un groupe qui sait donner l'assise rythmique nécessaire aux ambitions d'Elli.
Bilan mitigé bien sûr mais Elli fait partie des rares très rares artistes français (avec Christophe et Jean-Claude Vannier pour ne citer que les survivants) dont je suis acquis à la cause quelles qu'en soient les conséquences.
3 poin / 5.
On peut écouter "Soulève-moi", "For You", "Altar" et "The Alien" sur son myspace. On peut voir les vidéos de "Soulève-moi" et de "For You" sur son site officiel ici (à noter que le guitariste que l'on voit au début de ce dernier clip est LE Vincent Mounier).
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