Jusqu'à parution de cet album, Christophe était le secret le mieux gardé de la chanson française. Pourtant dès 1972, tout amateur de David Bowie (et je le fus dès Hunky Dory) savait qu'il était notre Scott Fitzgerald national (celui du "Of course, all life is a process of breaking up") doublé d'un expérimentateur sans limite ("La petite fille du troisième", "je vois tout, j'entends tout, mais je ne dis jamais rien" par exemple). Au lieu de partir comme ses confrères à la conquête du public avec un gyrophare "attention poète sensible et engagé" et un folk-rock post-Dylanien franchouillard propre à attirer l'attention de l'intelligentsia de gauche, il resta dans sa niche variétoche, sous-genre méprisé, ce qui lui permit de ne pas se laisser gangrener par le rôle d'auteur dont les propriétés hydrocéphalogènes sont hélas bien connues.
Comme il est évident qu'appartenir à un univers encore épargné par la phagocytose culturelle est la seule condition à la poursuite d'une œuvre possédant un minimum de pérennité, Christophe a construit une œuvre totalement idiosyncrasique, chaotique, parcimonieuse, dispersée, à la fois inégale et inégalable. N'écrivant pas ses textes, il fut un peu tributaire de ses "écrivants" (Jean-Michel Jarre ou Alain Kan par exemple) mais sa voix absolument unique, efféminée, toujours à la limite de la roucoulade, lui permit de charrier une émotion tout à fait singulière, loin de ces gouailles de machos baroudeurs d'opérette paradoxalement creux comme des scrotums d'émasculés. Qui plus est, de rester dans sa poubelle variétoche lui permit de financer par ses tubes sporadiques ces interminables gestations d'albums, n'en ayant pas fait plus de 10 en 30 ans. Comm' si la terre penchait est le plus beau. Le terme est même absolument ordinaire pour un disque qui l'est si peu. Christophe a eu beau épuiser ingénieurs du son, musiciens, paroliers par sa maladive insatisfaction (qu'est-ce que les gens normaux peuvent passer leur temps à faire des reproches à ceux qui tentent de créer quelque chose d'un peu valable, c'est tout de même insensé) le résultat dépasse tout ce que l'univers d'extrême pauvreté formelle qu'est la musique française depuis trop longtemps a produit.
Il n'est guère concevable de se lancer dans une vaine description d'un tel disque. C'est une expérience intérieure pour reprendre cette magnifique expression de Bataille, qui se poursuit seul avec Christophe dont le prodige est d'avoir réussi un disque qui s'adresse à chaque auditeur en particulier, en gros tout l'inverse de la tradition française qui balance comme un pendule monotone entre harangue et séduction de masse. On sait maintenant que Christophe a fini par enregistrer toutes les parties vocales allongé, car ainsi seulement il trouvait le ton a-cantatoire qui convenait à
l'ambiance confessionnelle qu'il désirait. L'idée est d'une efficacité rare, ramenant aux voix brisées d'un Brian Wilson au comble de la désespérance ou, plus récemment de Dan Treacy. Christophe ne charrie nulle déréliction, juste une légère acédie qui, même si la nuance sémantique est fine, s'accompagne d'une certaine indolence (au sens d'absence de douleur, ici morale) qui ne fait pas de ce disque une expérience déprimante au contraire. Musicalement, on ne peut qu'évoquer Robert Wyatt bien sûr, mais avec une luxuriance de claviers, et parfois des structures rythmiques qui se rapprocheraient de la New Wave la plus sombre (celle de Depeche Mode dans leurs bons moments). Mais le disque ne sonne pas années 80 pour autant. D'ailleurs ces couches épaisses et pâteuses ont un quelque chose du Strawbs le plus noir (celui de Ghosts). Toutes ces références sont assez dérisoires car vraiment cet album ne ressemble qu'à lui. Il est un peu l'horizon qu'un Bashung a tenté d'atteindre, non sans talent d'ailleurs, mais qui demande qu'on ne soit pas trop raisonnable, qu'on soit vraiment ailleurs, ce qui n'est donné qu'à de très rares individus dans un siècle. Les apparitions de Christophe sur les écrans, souvent dans des contextes dégradants (Fogiel, Ardisson) montrent bien comme il est un être ex-temporané comme on pourrait oser le parallèle.
On se glisse dans ce bain sonore comm' si la terre effectivement penchait et qu'on préférait ne plus garder son équilibre, fatigué de lutter (pour gagner quoi d'ailleurs ?). Christophe nous accueille avec l'un de ses trois rares textes, "Elle dit", qu'il susurre sur un harmonium essoufflé avec un ton où se mêle jubilation et résignation "elle dit elle dit elle dit / parfois des grosses conneries / et je ris, je ris je ris / Elle sourit".
Puis "La Man", qui aurait mérité d'être le tube de l'année 2002, semble littéralement agitée par un roulis perpétuel pour décrire la tempétueuse quête de sensations d'une amante insatiable "elle veut tous les soleils couchants / l'or de la chair / l'ivresse la gloire / la vérité nue / belle à voir / elle veut tout / elle veut le chaos".
Ce paquebot ivre se recroqueville soudain sur un "J'aime l'ennui" qui paraît sortir d'un cristal comme le concert improvisé dans les cuisines d'"E La Nave Va". L'intro ne peut manquer d'évoquer les arrangements du "I'm Not In Love" des très mésestimés 10cc (du volume éjaculatoire d'un homme). Ensuite une énorme basse lève l'ancre et sur des violons dignes des quatuors de Schumann (aaaah), nous voguons sur cette tout sauf ennuyeuse mer d'ennui. "Et souvent j'aime l'ennui / tendu comme / une homélie / en sursis de ma dernière vie / Je tombe dans des états / si tu voyais ça / tu n'en reviendrais". Le refrain est une merveille qui, à condition d'y goûter, enivre mieux qu'un alcool fort.
Retour en cabine pour "Ces Petits Luxes", la mélodie qui hante le plus durablement l'auditeur embarqué, après son retour de croisière. Combien, ai-je pu chanter ces dernières années ce "Nos petits luxes / providentiels / n'ont plus l'goût de nos amours / bien chambrés" ? Impossible de le dire mais souvent. Sur ce morceau de passion contradictoire "plus tu m'échappes / plus tu me plais", Christophe se révèle sans hésitation comme le plus grand chanteur que la France ait connu depuis bien des décennies.
Dommage qu'il fasse un faux pas mélodique assez grave avec "Comme un interdit" qu'on s'empresse de sauter pour retrouver le tangage précédent. 
Mais Nuage d'Or" autre tour de force de cet album, ne tangue pas, non, il plonge dans les bas-fonds du blues pour y ramener des morts la voix de Big Joe Williams avec lequel Christophe se lance dans un dialogue fascinant sur son passé. Dans une économie de mots admirable, Christophe (aidé de Philippe Paradis et de Steve Forward) raconte son enfance, ses premiers béguins ("la plus jolie c'était Martine") avant de conclure par un inattendu, et de ce fait plus sublime encore, "et je m'endors / après une caresse / de mon pied gauche à mon pied droit / et je trône sur un nuage d'or". On pourra m'en faire écouter des choses avant que je puisse admettre que cela dépasse en beauté ce moment là. Et comme pour venir extraire définitivement cette larme qui sourd à la commissure de l'œil, la voix rauque et chaude de Big Joe vient consoler Christophe par un "Sure / Oh yeah / Your daddy was lonely". Les morts consolant les vivants de vivre encore, eux seuls prenant la mesure de leur souffrance.
"L'enfer avec L" est après cela un peu anecdotique, bien que non déshonorant.
L'album va alors entrer dans une turbulence de 4 "chansons" absolument chavirantes. "On achève bien les autos" est une parabole sexuelle d'une sophistication tout sauf triviale "Je sens ton sexe éclaboussé / de diamants / par milliers / le jaune devient gris / orangé / L'air a ce parfum / d'essence évaporée / En tous les cas / c'est une épave, très à part / un endroit bancal / un endroit bancal pour aimer" avec des flux et des reflux de mellotron d'une sensualité incendiaire. Si l'attirance sexuelle a un sens, alors Christophe ici lui donne.
Comme en un post-coïtum triste (lot hélas du mâle), "Comm' si la terre penchait" est une dérive contemplative et mélancolique "Plus jamais ouvrir de porte / Verser une larme / vers … l'intérieur / Comm' si la terre penchait". J'avoue que généralement, à ce stade là de l'album je craque, et que la contraction de ces foutus canaux lacrymaux m'embuent la vue.
Amoureux totemique des femmes, et notamment de celles capables de subjuguer, capter la lumière, les regards, les caméras, il offre ensuite à Isabella Rossellini un hommage scoptophile à la fois canaille et mondain, lui laissant même conclure par un extrait d'interview assez incongru dans lequel elle se plaint du téléphone. Dommage que musicalement, il y ait un petit relent de Visage ("Fade To Grey") qui gâche un peu ce 'Voir'.
Enfin, il nous ramène au port dans un bref adieu en forme de conte Wildien "Sous l'eau glacée / j'ai trempé mes pieds… / qui sont devenus roses" baigné encore de cette constante moiteur onctueuse.
Finalement, je suis tombé dans le piège que je dénonçais : tenter une description de cet album incomparable. J'ai une excuse : la terre penchait.
5 poin / 5
extrait : Ces petits luxes .
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