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Home Dressez vos esgourdes Prog STRAWBS - Ghost - 1974

STRAWBS - Ghost - 1974

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ghostsCet album me bouleverse tant à chaque fois que je le ressors de son couffin mortuaire où il traine en compagnie de quelques milliers de ses semblables (l'auditeur comme un profanateur de cimetière), que je me sens incapable de ne pas hurler (silencieusement) qu'il contient parmi les pièces de musique les plus élevées jamais gravées sur un disque rock ou assimilés. Ne me sentant pas capable de rédiger de nouveau une chronique, je publie ici celle issue du Learning To Fly que j'avais consacré à Strawbs dans Crossroads début 2005. Je m'étais promis de ne jamais désolidariser ces chroniques mais il faut à tout prix que cet album ait enfin la tribune dont il n'a que peu bénéficié à sa sortie, même si son succès au Canada et aux Etats-Unis fut très convenable. J'ai juste complété quelques passages un peu faibles et corrigé quelques erreurs, n'étant jamais satisfait de ces exercices périlleux qui sont de parler des musiques qu'on aime. En espérant ainsi le faire entrer dans la vie de quelques égarés du net.

Il y a des albums qui portent en eux une vibration indéfinissable dont nulle exégèse ne parvient réellement à distinguer les causes. C'est le cas de ce Ghosts, qui ne paraît que 6 mois après Hero & Heroïne, et qui, bien qu'imparfait, contient une trentaine de minutes d'une rare force émotionnelle. Chaque face de l'album s'ouvre par une grande plage dont, comme le ressac, des thèmes successifs viennent mourir à vos pieds. Mourir car c'est bien de mort qu'il s'agit. Jamais Dave Cousins n'a été aussi noir et torturé que sur ce disque. Il faut dire qu'il était en triste état, devant interrompre l'enregistrement pour quelque séjours en maison psychiatrique (épuisement physique et moral, idées noires, aboulie).

Dans "Ghosts", première de ces deux longues plages, il narre ses cauchemars ("As the lion's eyes dance before me / They are kindly yet bloody red / I can see that he is smiling / But I cannot live inside his strawbslive1head"). L'intro est un tapis de clavecin sur lequel viennent s'enrouler les guitares et se déployer le mellotron, qui semble vous entraîner vers on ne sait quelle forêt obscure et terrifiante. Si le mouvement progressif devait justifier son existence, c'est probablement avec de tels moments. Dave Lambert, sur Night Light, vient durcir le ton et on est proche ici du futur Cure de Pornography. Bien qu'assez peu amateur de la voix de Lambert (qui chante cette partie), rare celui qui pourra éviter le frisson lorsque sur le refrain il hurle "Tell me children, are you sleeping / Are you innocent like me / May you never cross the line / I hope your dreams are not like mine". Instrumentalement, on n'est pas loin du Yes de Fragile et aussi du SAHB de Hot City Symphony, mais avec une violence, une tension bien plus exacerbée. On pensera non sans raison que la fin du refrain est un hommage au Lennon de "A Day In The Life". Dans ce morceau, Strawbs réussit un dosage parfait entre le folk rock gothique de sa première période et sa nouvelle direction progressive, qui finalement, reste tout aussi gothique.

L'autre sommet, plus inaccessible encore, est "Life Auction", la plage qui ouvre la seconde face, et qui elle, devrait tondre de jouissance les amateurs de doom lyrique. Musicalement, on pense au Peter Hammill de "Modern" (un des plus grands morceaux du siècle), mais nous sommes loin ici du plagiat. Dave Cousins y est pétrifiant de hargne et ses paroles peuvent figurer à la cimaise des grands monuments de romantisme macabres, notamment le refrain, inoubliable d'antimilitarisme désabusé ("Take my rings and trinkets bright / But leave my eyes which give me light / My tongue which leave me to speak / The rest is yours and welcome"). Ici aussi le bridge louche du côté de chez Yes (et aussi de Procol Harum auquel le morceau renvoie) mais, une fois de plus, sans mal. Quand aux dernières secondes, tout le monde pourra y entendre un indéniable emprunt au "21st Century Schizoïd Man" de King Crimson. On sort fourbu de ce morceau, comme si des forces malsaines avaient été libérées par cette furie sonore qui échappe quand même au simple univers de la rock music pour atteindre quelque chose de beaucoup plus "trans-stylistique".

Une autre merveille sur cet album est due à la délicatesse incomparable de Dave Cousins, véritable pendant rock d'Oscar Wilde. "You and I" est ainsi une superbe chanson noyée de nostalgie sur son enfance, au piano électrique léger comme une feuille d'automne (on peut se demander si Duncan McKay ne s'en est pas inspiré sur "The Best Years Of Our Lives" de Steve Harley & Cockney Rebel l'année suivante).

Ne cachons pas qu'il y a des accrocs à cette belle ouvrage, accrocs véniels quand il s'agit de "Lemon Pie", calibré pour être le tube dont le groupe avait bien besoin et qui, ma fois, aurait peut être pu l'être, si l'instrumentation avait été moins heurtée strawbslive2(un peu le même défaut, propre à cette fin 74, que sur War Child de Jethro Tull, scorie progressive qui surgissait dans les pop songs). Aurait pu car la chanson, bonne sans plus, est très très voisine du "Make Me Smile" de Steve Harley, tube qui toucha sa cible, lui, 5 mois plus tard (à se demander si Steve Harley n'avait pas compris ce qu'il aurait fallu à "Lemon Pie" pour toucher le jack pot). Accroc véniel aussi quand il s'agit de cette ravissante chanson de Chas Chonk intitulée "Starshine", dont la délicatesse instrumentale pourrait en remontrer à tous les Prefab Sprout et Steely Dan de la terre, même si'l est regrettable que la seconde partie, chantée par Dave Lambert soit, dans son imitation de John Entwistle, assez quelconque. En revanche, accrocs irréparables quand il s'agit du pénible "Where Do You Go" dont on n'avait pas besoin des révélations de Dave Cousins pour s'apercevoir que Cat Stevens y 'était pour quelque chose (il avait sorti peu de temps auparavant Buddah and the Chocolate Box) tant on se croirait brutalement propulsé dans l'univers latino-chaotique et inutilement compliqué du futur islamiste maudit, ou de l'ineffable "Don't Try To Change Me" de Dave Lambert qui a troqué sa monomanie Pete Townshend pour je ne sais quel pop folkeux de mon ignorance.

Heureusement, l'album nous laisse avec une pure merveille intitulée "Grace Darling" enregistrée avec force choeurs et orgues qui lui donnent un climat religieux proche d'un requiem, et qui vous élèvent vers les cieux bienveillants aussi efficacement qu'une toile d'El Greco. Les chœurs apportent à ce chant onirique une profondeur mystique assez inexprimable. Les paroles sont l'une des plus belles déclaration qu'on n'ait jamais écrites à une femme, ce qui en fait donc une des grandes chansons d'amour du siècle. J'en profite pour dire comme la voix de Dave Cousins va directement s'adresser à mon système nerveux autonome dont il semble avoir les clés.

Bien que l'album ait assez bien marché aux USA (l'Angleterre semblait avoir d'autres chats glamours à fouetter) il lui a manqué quelques places dans les charts pour assurer la sécurité du groupe. Un grand album malade donc qui restera finalement un chant du cygne, les plus beaux comme chacun sait. A noter que sur la réédition CD, l'inédit de Rod Coombes est un exercice de style à la Graham Nash assez splendide.

5 poin / 5

On peut écouter ici un concert de 2004 de la reformation du Strawbs qui enregistra Hero & Heroine et Ghosts ici

extrait : Life Auction  

Mieux encore, l'album entier désormais ici

 

Mis à jour ( Dimanche, 03 Août 2008 16:51 )  

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