j'ai fait un rêve. nous étions en 2080. Certes, plus la peine d'importer des palmiers pour ombrager Paris-plage, il poussaient à même les berges de Seine depuis que la température circannuelle oscillait entre 15 et 45° (celsius, un concurrent), mais là n'était pas le sujet de mon rêve. Non, j'ai fait ce rêve étrange et pénétrant que les historiens et musicologues de cette année là s'entendaient à considérer, que parmi les œuvres majeures du XXème siècle, aux côtés de "Daphnis & Chloé", de Pet Sounds, des "Gymnopédies", de Let It Bleed et de "Roméo & Juliette" (mais ils en citaient d'autres), pouvait être rangé, sans l'once d'une contestation, une œuvre en 10 parties intitulée Altars of Madness et dont ils s'expliquaient mal l'absence dans les ouvrages consacrés à la musique publiés au cours des 50 années qui avaient suivi sa parution. Ils se disaient bien qu'il y avait des précédents (Le Greco, Schubert, Bloy pour n'en citer que quelques-uns) mais tout de même, ils considéraient que les préjugés taxinomiques de cette époque devaient être bien envahissants pour que du simple fait de l'accoutrement des musiciens et de leur classement dans un sous-genre baptisé (si l'on ose dire) le death metal, un tel achèvement artistique soit l'objet d'une pareille condescendance, d'une telle indifférence de la part des milieux autorisés (à quoi et par qui d'ailleurs ?).
Mais réveillons-nous. Paru en 1989, Altars Of Madness fut considéré à juste titre comme un hybride de Slayer et de Death, 2 groupes qui, 2 ans plus tôt, avaient mis un terme (avec, dans un autre genre, les Melvins et Big Black) aux fuligineuses années 80. Mais chez Morbid Angel, un souffle d'une sauvagerie et d'un lyrisme noir inconnus jusqu'alors, fit aussitôt de ce quatuor une référence à laquelle tous allaient devoir se mesurer. J'ose affirmer que depuis, personne, pas même eux, ne surpassèrent ce volcan sulfureux. Ce qui est certain, c'est que cette musique ne doit finalement que peu au blues et rien au rock 'n roll, et qu'elle s'apparente plutôt à Stravinsky, Prokoviev et Shostakovitch, notamment dans leurs œuvres les plus violentes (et ils en composèrent, notamment les deux derniers, confrontés à cette horreur sans non que fut le Stalinisme). Trey Azagthot, ange luciférien et âme protée du groupe, est d'ailleurs un héritier de Ritchie Blackmore, dont le jeu a toujours plus emprunté à JS Bach qu'à BB King.
Si cet album reste une marque indélébile dans l'histoire de la musique, tous ceux qui partagent ce constat vous le diront, c'est surtout du fait de la présence de 3 invraisemblables pièces maîtresses. "Immortal Rites" tout d'abord, dont le long bridge central est un de ces moments de pure magie qui, dans l'histoire de la musique, mis bout à bout, ne feraient pas plus d'une dizaine de minutes, et un point de sublimation qui n'en finit pas de me pétrifier à chaque écoute (il y a une heure encore). "Maze Of Torment" ensuite, elle aussi sectionnée par un des riffs les plus faramineux qu'un manche de guitare ait connu de mémoire de doigt. "Chapels Of Ghouls" enfin, dont le thème central est d'une puissance et d'une envergure qui en font l'illustration sonore parfaite du "Cauchemar", la fascinante toile de Füssli qui représente un succube se préparant à s'accoupler à une belle endormie.
Si les œuvres musicales furent jusqu'au XIXème siècle, souvent des gestes de révérence à Dieu, puis au siècle suivant, dédiées au culte de l'amour, Morbid Angel, à l'instar de Venom, place la sienne entièrement sous le signe du démon. En tout cas, ce premier jet de lave en fusion n'annonça en rien un refroidissement du cratère qui le crachait à la gueule du monde Malgré des changements de personnels continuels, le patronyme n'eut à souffrir aucun apaisement, nulle tiédeur. Chacune de leurs éruptions vinylo-CDiques est indispensable.
Et mon rêve me direz-vous ? Comment finissait-il ? Et bien, devant l'opprobre dont Morbid Angel avait été l'objet, les doctes savant de l'an 2080 concluaient qu'aussi obscurantiste que Saint Cyprien (3ème siècle), les critiques musicaux avaient probablement édicté que, tels des incubes, ces individus hirsutes, "après s'être introduits furtivement dans les corps, effrayaient les âmes, tordaient les membres, détruisaient la santé et provoquaient des maladies".
4 poin et une bière pour m'allonger / 5
Chronique parue dans Crossroads n°25 , rubrique Parallel lines.
NEW ! Ci-joint le mp3 de Immortal Rites .
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