Deux semaines après l’incendie de l’Elysée-Montmartre, une nouvelle salle de concert parisienne a été ravagée par le feu, mercredi 6 mars 2011 : la Boule Noire. Cette fois, l’incendie est d’origine criminelle et ses auteurs ont été identifiés : sept hommes et deux femmes appartenant à deux bandes distinctes. On compte près de 200 victimes carbonisées par le garage-rock et le heavy-rock.
"Je pensais être en sécurité car les deux groupes à l’affiche ne sont pas célèbres, bien que la rumeur disait qu’ils brûlaient les planches", raconte un témoin. Le malheureux est ressorti cuit saignant dans son jus. Quant aux pyromanes, le public a le droit de connaître leur nom, la présomption d’innocence ne pouvant s’appliquer : The Soulshake Express, de Suède, et The Love Me Nots, de Phoenix, Arizona.
Il est environ 19h45 quand les premières fumées apparaissent autour de cinq types hirsutes arborant chacun gilet sur chemise marron. Ils sont bien connus des services : The Soulshake Express ont partagé l’affiche deux jours plus tôt avec The Lords of Altamont et viennent de sortir leur deuxième album, Join The Carnival. Le claviériste barbu et aux cheveux lui tombant sur les yeux manie un appareil qui devrait intéresser les archéologues. Celui-ci est muni d’une drôle d’antenne (l’enquête révélera qu’il s’agit d’un theremine), dont il sort d’improbables sonorités ésotériques à chier des pilules de LSD par paquet de douze lorsque l’individu agite ses mains (voire sa bouche) autour.
Ses compères balancent leurs vapeurs d’essence et l’allumette : un heavy-rock psyché qui alterne le pachydermisme ecstasié, le hard enfumigéné et quelques refrains à vous pyrolyser le cerveau. La température monte très vite dangereusement. De leur premier album, Heavy Music, ils tirent des étincelles à mettre sa main au feu qu’ils casent des tubes dans tous les classements rock de la planète ; de leur second, des cocktails Molotov stonerisant. Dirty Harry en aurait troqué son flingue pour le pétard qui fait planer.
Le public a des "yeah!" plein la gorge et la sueur qui déjà sent l’eau de feu. L’espace scénique est réduit, bas de plafond ? Qu’importe ! le quintet se déverse tout en énergie volcanique. Bref, rien qu’avec cette première partie, on n'avait pas brûlé son billet façon Gainsbourg meets Sinclair (Anne, pas Bret).
A peine vingt minutes plus tard et l’apparition des complices d’un soir, The Love Me Nots confirme que l’on va rôtir sur place et, oh ! bonheur, se consummer dans la moiteur du rock n’roll (influences : Sonics, Detroit Cobras, R&B).
La chanteuse-claviériste Nicole Laurenne est tout bonnement incendiaire, look et son 60’s-garage, cheveux noirs, robe-bustier idem, à vous damner de la terre et du ciel et de l’enfer. La blonde bassiste Kyle Rose Stokes, en jupe de cuir, affiche un minois décidé autant que souriant, qu’elle agite au rythme de régulières séances headbangantes. Derrière la batterie, Jay Lien, une grande perche qui tressaute sur son tabouret pire que s’il avait feu au cul, abat ses baguettes à enfoncer des pieux sous terre. Michael Johnny Walker, le guitariste en gilet, fine cravate noire, col de chemise relevé, est un grand échalas longiligne qui frotte ses cordes comme les hommes des cavernes devaient frotter des silex pour en faire jaillir des flammèches. Et le public, qui n’attend justement que de se faire allumer, se jette dans la cheminée avec ardeur.
Nicole irradie façon Fukushima, une main tenant le micro, l’autre attisant le clavier, secouant la tête, se cabrant sur son instrument quand elle ne passe pas la jambe dessus (ah ! se réincarner en clavier de The Love Me Nots, délicieux martyr !). C’est un brasier de titres qui vous possèdent au corps. Ces quatre-là ont tout : la classe, le look, l’attitude, l’envie d’en découdre communicative, le son, la personnalité et surtout ces chansons sanguines, suaves violences au rythme implacable (bordel ! si, après cela, on ose encore dire que le rock n’est pas la musique du diable, une musique sexuelle ! Mais bien sûr que oui ! Tous les détracteurs du rock ont raison. Ils ont compris. Et c’est bien pour ça qu’on aime le rock, et c’est bien pour ça qu’ils en ont peur).
Les giclées de clavier vous donnent la danse de saint-guy, la voix de Nicole ne vous lâche pas, et derrière, et à ses côtés, ça s’amuse, ça remue, ça carbonise, Kyle vient se renverser sur l’orgue, le gratteux se coller à la meneuse de bande, alignant l'air de rien un répertoire en béton avec des singles à l’appel, dont ceux de leur récent album The Demon and The Devotee. The Love Me Nots, c’est La Course à la mort de l’an 2000 version rock. Une tuerie scénique. Une plaisir brûlant.
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