-Putain.
-Quoi ?
-C’est ça la musique de maintenant ?
On roulait sur la corniche, Côte Ouest, au bout de la vieille Europe. Le nez de la bagnole pointait, au gré des virages, vers la vieille Angleterre ou vers les USA, cette grosse baleine échouée sur le sable qui n’en finit pas avec ses soubresauts. C’était beau ; la corniche est toujours belle, remplie raz la gueule de poésie. Le hic venait de la musique : le gars assis à côté de moi cherchait désespérément à faire frissonner mes feuilles.
-Faut vivre avec son époque, vieux.
-M’est avis qu’il y a des époques qui schlinguent, la nôtre recycle pas mal…
-Attends, écoute ça…
Il a zappé sur son machin portable mp3 à ondes radio, avec 500 morceaux dedans, branché sur mon vieil autoradio. J’aime bien les balades en bagnole, mais parfois je me demande de quoi on va manquer en premier, d’essence ou de musique à écouter ?
-Ouais c’est pas mal ça, il arrive presque à imiter à la perfection David Bowie.
-Et celle-là ?
-Ah ouais on dirait un Lou Reed que je connais pas ?
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Quelque part à l’autre bout de l’océan, du côté de New York, Tricky, exilé volontaire en année sabbatique depuis trois ans, vivait la même chose. Il s’est tapé sur le crâne en soupirant « C’est ça la révolution musicale ? C’est ça la hype ? L’heure est venue de faire un album ! ».

A l’heure de Youtube, du mp3 et autres technologies ultra-rapides pour qui veut voir et écouter tout tout de suite (avec des qualités de son et d’image médiocres), Tricky s’en retourne à son enfance, le Knowle West, quartier miteux au sud ouest de Bristol, ghetto Blanc avec 4 ou 5 famille Noires. Au moment où on peut jeter une oreille sur tout, sans aller au bout du morceau mp3 ou de la vidéo youtubisée pour pouvoir continuer à zapper et se gaver - à quand les morceaux de trente secondes pour avoir le temps d’en écouter plus ? - Tricky pond son dixième album. Pas une succession de tubes à noyer en random sur une liste de lecture ou un mix du soir, mais un vrai album, une ambiance, qui se décline sur 13 morceaux et s’articule autour du terribilus single Council Estate, hymne à la joie des ghettos.
Knowle West Boy n’est pas trop produit, la richesse se planque dans cette simplicité et cette fraîcheur. Loin des tentatives d’en mettre plein les oreilles toutes les 3 mesures pour qu’on reste branché sur le morceau, Tricky joue de ses influences en se les réappropriant pleinement. Un harmonica du Black Sabbath, une guitare de métallo, une nappe de synthé de chez le sophrologue de l’espace, un saxo, un violoncelle, un violon, un ragga, un piano bastringue jazzy, une ballade avec slide bluesy, une chanteuse éthérée… ; Knowle West Boy se développe dans la longueur et le disque s’inscrit dans le temps.
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-Tiens vire un peu ton truc mp3 avec plus de 500 morceaux dedans qu’on se nettoie les oreilles.
-Attention papy sort le CD.
-Je vais te dire un truc, le jour où les Japonais vont mettre en circulation un auto-radio lecteur de vinyle, il faudra rallonger la corniche…
-Tu sais que des fois tu parles vraiment comme un vieux con ?
Mais déjà Tricky envoie la purée, une bonne vieille purée des familles, de bonnes patates passées au pressoir à manivelle. De la musique de maintenant branchée sur les ronrons et les cris de notre déjà bonne vieille époque. Tout s’est mis à groover, le soleil sur la mer, la mer sur la côte, la côte sous les ajoncs, les ajoncs sous le ciel, les poteaux électriques, les lignes téléphoniques, les fous de Bassens, ce putain de gaz d’échappement, le caoutchouc des pneus sur le bitume, la nuit qui s’approche et nos esgourdes ravies.
TRICKY, Knowle West Boy, Domino, 2008
Retrouvez le clip du single Council Estate sur http://www.knowlewestboy.com/
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