
J'avais envie (hum) de parler de ce disque car c'est un curieux objet à bien des égards. Déjà la pochette, avec la vieille tronche d'Arto Lindsay, bel homme au demeurant mais ressemblant plus à un oisillon tombé du nid qu'à autre chose, ensuite par son contenu musical tout à fait singulier. Singulier parce qu'il s'agit là d'une musique relativement libre de tout dogme, de toute contrainte. Une musique qui semble se servir de tout ce qui est à portée de main sans aucune considération de style, tout en restant relativement abordable puisqu'il ne s'agit que de chansons (après tout). N'en faisons pas des caisses. Un melting-pot fait d'électro, de bruits, de breakbeats, d'interférences, de pop, de bossa, de samba et d'expérimentations en tous genres. Mais avant de causer plus avant du contenu de cet album, vérifions des trucs.
Arto Lindsay est un des seuls guitaristes à ne pas savoir jouer de son instrument et qui refuse absolument d'apprendre à en jouer. Voilà des années qu'il apparaît sur scène muni de ce qu'on appelle communément une guitare mais la seule chose qu'il parvient à en sortir sont des cris d'oisillons électrocutés. Frottage de cordes, glissements, crissements, larsens, mais aucune note réellement identifiable à ce jour. En répétition, Arto ne dit jamais "attention, je vais faire un do dièse", il dit "attention, je vais électrocuter un oisillon".

Arto Lindsay est né au Brésil mais c'est dans le New-York punk de 1977 qu'il fonde DNA, trio composé d'Ikue Mori à la batterie, de Robin Crutchfield à la basse (plus tard remplacé par un autre oisillon tombé du nid, Tim Wright, toute l'oeuvre d'Arto reposant sur un certain sens de l'oisillonisme j'ai bien l'impression) et de lui-même à la guitare et aux éructations. Ils se produisent fréquemment au Max's Kansas City ainsi qu'au CBGB's et leurs collègues d'alors s'appellent les Ramones, Télévision et Suicide. Le trio déverse une musique totalement décousue, primitive, bancale, minimale et expressionniste. Ils se retrouveront alors au coeur de ce qu'on appellera la "no wave", sorte de mouvement post-punk arty, autour duquel gravitent des personnages aussi différents que James Chance, Kid Créole, Jean-Michel Basquiat, Lydia Lunch, James White and The Blacks, Glenn Branca, Teenage Jesus and The Jerks ou Lizzy Mercier Descloux. Ce mouvement se veut un mélange d'influences diverses, de Beefheart à Sun Râ, en passant par Fela, le Velvet ou les Stooges. Du bruit, du free jazz et du funk. Arto rencontre alors John Lurie et ses Lounge Lizards et participe à l'enregistrement du génial premier album de cette formation bizarre mêlant jazz traditionnel, structures d'avant-garde et bruit blanc (provenant essentiellement de la guitare bordélique d'Arto Lindsay qui vient ici foutre la zone en plein jazz rétro-futuriste).
Puis Arto propose à Anton Fier (alors batteur des Lounge Lizards, puis plus tard de Père Ubu et fondateur des Golden Palominos) de le rejoindre au sein des Ambitious Lovers, nouveau projet d'Arto Lindsay principalement axé sur les percussions brésiliennes (M.E. Miller, Claudio Silva, Toni Nogueira, Reinaldo Fernandes) et l'avant-garde la plus débridée (Peter Scherrer, Anton Fier, David Moss). Commence alors une fructueuse amitié avec Peter Scherrer que l'on
retrouvera sur pas mal d'autres projets et notamment sur l'excellent album Pretty Ugly qu'ils concocteront en duo pour la collection "Made To Measure" du label Crammed Discs. S'ensuit alors une période où Arto Lindsay saute de groupe en groupe et multiplie les expériences, que ce soit dans le domaine du rock, de la bossa, du jazz ou des musiques nouvelles. On le voit ainsi aux côtés des Golden Palominos, de Bill Laswell, de John Zorn, d'Heiner Goebbels, de Fred Frith, de Kip Hanrahan, de Laurie Anderson, de Mark Ribot, de Ryuichi Sakamoto, de Vernon Reid, de David Byrne, de DJ Spooky, de Michel Boudinot, de Jean-Paul Poulet, malgré que plus personne ne se souvienne des deux derniers.
Mais plus le temps passe, plus Arto se rapproche de ses racines brésiliennes, même si celles-ci ont toujours été présentes, sauf peut-être au sein de DNA où pas un string ne semble dépasser. Puis Arto produit quelques artistes majeurs de la scène tropicaliste brésilienne comme Marisa Monte, Caetano Veloso et Vinucius Cantuaria et réoriente doucement sa musique vers une bossa teintée d'électro, mais toujours passionnante car Arto ne s'est jamais départi de l'aspect aventureux de sa musique. Tous les albums parus sous son propre nom sont à conseiller : O Corpo Sutil (1996), Noon Chill (1997), Mundo Civilizado (1998), Prize (1999), Invoke (2002), Salt (2004) mais j'en oublie peut-être. Mieux vaut aimer la bossa tout de même...
Revenons à Envy. Nous sommes en 1984, Arto Lindsay est plus bel homme que jamais et les Ambitious Lovers ont décidé de se barrer dans tous les sens. On distingue cependant deux axes majeurs dans le disque : une électro-pop destructurée plutôt groovy d'une part et des chansons plus authentiquement brésiliennes d'autre part, même si certains morceaux parviennent à mixer les deux de façon la plus farfelue et
iconoclaste qui soit. Le batteur Anton Fier a beau être du projet, la majorité des batteries sont programmées, tantôt par Fier lui-même (mais sur un seul morceau > ?), tantôt par Peter Scherrer ou M.E. Miller. Cependant, Arto Lindsay a toujours intégré l'électronique dans sa musique et semble n'avoir jamais réellement choisi son camp, entre acoustique et électricité, entre ballades et noise, entre tradition et modernité. C'est à mon goût ce qui fait tout le charme de ce genre de personnage, d'autant que l'on pourrait penser qu'il s'éparpille, or son style est immédiatement reconnaissable. Digestion d'influences, ce qui ressort de tout ça est irrémédiablement du Arto Lindsay.
retrouvera sur pas mal d'autres projets et notamment sur l'excellent album Pretty Ugly qu'ils concocteront en duo pour la collection "Made To Measure" du label Crammed Discs. S'ensuit alors une période où Arto Lindsay saute de groupe en groupe et multiplie les expériences, que ce soit dans le domaine du rock, de la bossa, du jazz ou des musiques nouvelles. On le voit ainsi aux côtés des Golden Palominos, de Bill Laswell, de John Zorn, d'Heiner Goebbels, de Fred Frith, de Kip Hanrahan, de Laurie Anderson, de Mark Ribot, de Ryuichi Sakamoto, de Vernon Reid, de David Byrne, de DJ Spooky, de Michel Boudinot, de Jean-Paul Poulet, malgré que plus personne ne se souvienne des deux derniers. Mais plus le temps passe, plus Arto se rapproche de ses racines brésiliennes, même si celles-ci ont toujours été présentes, sauf peut-être au sein de DNA où pas un string ne semble dépasser. Puis Arto produit quelques artistes majeurs de la scène tropicaliste brésilienne comme Marisa Monte, Caetano Veloso et Vinucius Cantuaria et réoriente doucement sa musique vers une bossa teintée d'électro, mais toujours passionnante car Arto ne s'est jamais départi de l'aspect aventureux de sa musique. Tous les albums parus sous son propre nom sont à conseiller : O Corpo Sutil (1996), Noon Chill (1997), Mundo Civilizado (1998), Prize (1999), Invoke (2002), Salt (2004) mais j'en oublie peut-être. Mieux vaut aimer la bossa tout de même...
Revenons à Envy. Nous sommes en 1984, Arto Lindsay est plus bel homme que jamais et les Ambitious Lovers ont décidé de se barrer dans tous les sens. On distingue cependant deux axes majeurs dans le disque : une électro-pop destructurée plutôt groovy d'une part et des chansons plus authentiquement brésiliennes d'autre part, même si certains morceaux parviennent à mixer les deux de façon la plus farfelue et
iconoclaste qui soit. Le batteur Anton Fier a beau être du projet, la majorité des batteries sont programmées, tantôt par Fier lui-même (mais sur un seul morceau > ?), tantôt par Peter Scherrer ou M.E. Miller. Cependant, Arto Lindsay a toujours intégré l'électronique dans sa musique et semble n'avoir jamais réellement choisi son camp, entre acoustique et électricité, entre ballades et noise, entre tradition et modernité. C'est à mon goût ce qui fait tout le charme de ce genre de personnage, d'autant que l'on pourrait penser qu'il s'éparpille, or son style est immédiatement reconnaissable. Digestion d'influences, ce qui ressort de tout ça est irrémédiablement du Arto Lindsay.En gros, le son du disque est finalement assez funk, mais pas du tout dans le sens "machine à groove", un funk décalé, heurté, qui laisse la place à des absences, à des dérives. Cependant, Greed, le second album des Ambitious Lovers, paru 4 ans plus tard sonnera ouvertement funk, un funk carrément sur-produit, à mon sens le seul album d'Arto Lindsay qui pourrait passer pour une tentative commerciale, malgré d'excellents titres (Too Far, ou It Only Has To Happen Once, magnifique ballade). Le reste étant très influencé par le funk de ces années-là, Prince et Janet Jackson en tête (si si, les claviers de "Love Overlap", même si à priori, on ne voit pas bien ce qu'elle vient foutre là). Au contraire de Greed, Envy n'est pratiquement pas daté. On pourrait très bien refaire ce type de morceaux aujourd'hui et qu'ils soient totalement pertinents.
Bref, à l'époque où j'ai découvert Envy, les chansons plus intimistes me passaient un peu par dessus le citron, même si je leur trouvais déjà un certain charme (ce qui m'amènera notamment à découvrir Kip Hanrahan), j'étais surtout fasciné par cette façon toute particulière de construire des chansons électro-pop à suspens, par la façon d'utiliser les boîtes à rythmes, par les stridences qui venaient s'ajouter, par les percus, par les voix (celle d'Arto bien sûr, mais aussi celle de David Moss sur le très expéditif "Nothings Monstered") par la façon de créer des pauses, des vides, des contrastes. "Cross Your Legs" le tout premier morceau en est l'exemple parfait, groovy mais lunaire, avec de longs silences, des respirations suivies d'envolées à vertus décollatoires absolument formidables.Au risque de m'éloigner quelque peu du sujet et pour finir, je pense à ces compilations de groupes qui tentent de rassembler sous un sceau unique des morceaux parfois éloignés de plusieurs années mais sonnant de façon à peu près similaire, dans le but de rendre homogène une carrière en dents de scie. Ici, c'est le contraire puisqu'il s'agit d'une suite de morceaux totalement différents mais constituant une oeuvre à part entière, où chaque morceau a sa raison d'être là où il se trouve.
Bien entendu, je suis loin d'avoir tout dit, sur Dora notamment. Bonne nuit les petits. Let's be adult.
5 poin / 5 (et comment)
Extrait : "Cross Your Legs"
Clip de "Locus Coruleus" (Amusant à titre de document. Permet d'écouter le titre)
DNA "Blonde Redhead" (Featuring Jean-Michel Basquiat aux graffitis)
Extrait de "Greed" mais en live, ça a une autre gueule. On pense aux Talking Heads :
Avec John Zorn "Locus Solus"
Et enfin, sa page myspace pour écouter des choses plus récentes
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