Puisque vous êtes parvenus jusqu'ici, c'est à n'en point douter que vous avez quelques minutes à perdre. Aussi, si vous le voulez bien, je vous propose une petite expérience ludique.
Commencez par faire marcher votre esprit et imaginez d'abord un batteur au jeu subtil mais plus précis et régulier qu'un métronome, au point de pouvoir vous faire croire, à certains endroits, qu'un basketteur fait rebondir son ballon sur votre plancher. Je vous donne un indice, cet énergumène était le batteur de Can et il se nomme Jaki Liebezeit. Et comme l'homme est complet, il joue aussi de toutes sortes de percussions diverses et variées.
Ensuite, munissez vous d'un ressort. Collez l'une de ses extrémités sur un socle et avec la pointe de votre index posée sur son autre extrémité, faites basculer le dit ressort jusqu'à ce que cette deuxième extrémité se retrouve posée sur le socle. Vous y êtes ? Ok, alors maintenant, lâchez le ressort et laissez-le se redresser d'un coup. Bzoiiiing ! Très bien. Maintenant imaginez que vous faites la même expérience avec un ressort de 3,50 mètres de diamètre et 15,75 mètres de haut. Drôle de son n'est-ce pas ? Et bien c'est à peu près l'équivalent des sons produits par Jah Wobble, bassiste de profundis de son état, ayant (entre autres) fait don de son jeu élastique au sein de PiL (dont je vous recommande le "Metal Box", mais ça n'est pas le sujet).
Ensuite, pensez à toutes sortes de sons issus de la vie courante, tels que des bruits de pas sur le carrelage, des clochettes, des sifflets de locomotive à vapeur, des sonneries de téléphone estampillées seventies..., et puis aussi à toutes sortes de sons indéfinissables mais ô combien rigolos, louches, loufoques, étranges, incongrus, débiles, inattendus, originaux ou tout à la fois. Superposez à l'ensemble quelques touches de guitare électrique grinçante, acide ou légère comme un flocon d'avoine. Puis encore quelques touches d'un piano immergé dans une baignoire, quelques bribes de voix émanant d'un vieux poste TSF, des sortes de chansons en forme d'incantations vocales produites par un individu qui aurait avalé une boule de gomme de travers, quelques nappes d'orgue ou de synthétiseur à la fois kitsch mais non datées (si si, c'est possible), et enfin conviez un souffleur de cor à venir faire entendre son instrument au moment qu'il aura lui-même choisi, sans vous prévenir au préalable, mais ayant suffisamment d'intelligence pour se placer aux moments adéquats.
Vous bloquez ? Vos cérébraux hémisphères n'arrivent pas à tout cumuler ? Pas de panique, j'ai un tuyau. Il s'appelle Holger Czukay, il a joué dans Can et depuis qu'il a remisé sa basse au cagibi, il est devenu le bricoleur le mieux outillé et doué de sa génération. Faites-le venir, il imaginera tout ça à votre place.
Mieux, il le concrétisera et pour peu que vous le laissiez voir ses vieux potes Jaki Liebezeit et Jah Wobble, je suis sûr qu'à eux trois, ils seraient encore capables de vous pondre un album à la fois foutraque et agencé avec goût, mélangeant délicieusement un psychédélisme en cinémascope sonore avec un dub doux et langoureux comme le déhanchement d'une vahiné sur les trottoirs de Cologne un soir de pleine lune. Et pour peu que René Tinner passe par là avec sous le bras gauche l'Inner Space Studio de Can et sous le bras droit le Conny's Studio de M. Plank, alors vous pouvez être quasi certains qu'ils seraient capables de sortir tout ça sous forme de galette de cire noire qu'ils appeleraient "Full Circle".
Enfin bien sûr tout ça ne sera possible que si vous êtes actuellement en 1982. A vous de faire cet effort. Mais cependant, pour ceux qui n'y parviendraient pas, il existe une séance de rattrapage (comme la vie est bien faite). Elle se situe en 1992, date à laquelle la dite galette de cire noire s'est vue muée en une rondelle de plastique brillante comme un robinet de salle de bains après astiquage. Vous pourrez même vous voir dedans.
Et si franchement vous n'arrivez pas à vous situer ailleurs qu'en 2006 par exemple, alors débrouillez-vous. Je ne sais pas moi, soulevez les tapis, balayez les échoppes, fouillez les étagères virtuelles à une portée de clics, et vous finirez bien par trouver ce fichu "Full Circle" quelque part.
Ou alors vous vous foutez éperdumment de tout ça et vous avez bien raison. D'ailleurs je m'en vais, j'ai une tarte à sortir du four.
extrait : trench warfare .
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