
Ainsi donc il aura fallu attendre près de 32 ans, pour les heureux chanceux spectateurs des concerts donnés en décembre 2006 à New York, un peu plus encore pour ceux des concerts donnés en Europe en 2007, pour pouvoir entendre sur scène, et dans sa totalité, Berlin, l’album enregistré en 73 et demeuré pour quelques uns l’album que son auteur n’aura jamais su transcender. Sommet de création, sublimation de tout ce qui était déjà présent, en divers endroits de l’œuvre de Lou Reed, en solo ou au sein du Velvet Underground. Pour ceux qui ont découvert le disque à sa sortie, celui-ci est devenu quasi immédiatement une référence que l’on qualifiera de culte deux décennies plus tard. Il aura surtout accompagné certains d’entre nous sur des rivages bien éloignés de la rock music déjà pensée comme un simple « entertainment », une distraction pour jeunes gens rêveurs ou en colère (au choix, voire les deux). Ce sont des disques comme celui-ci qui nous auront ouverts à des esthétiques, des préoccupations et des attentes qui vont, longtemps après, encore et peut-être toujours, exiger de nous un peu plus que la seule écoute confortable, distractive et finalement inoffensive dans laquelle on aurait voulu confiner le rock ! Berlin, ouvrage aux très nombreuses audaces. Déjà celle de ne pas avoir souscrit au désir du public et des maisons de disques, très certainement, de réitérer le succès attendu d’un nouveau Transformer et d’un hit tel que Walk on the wild side ! La production confiée à Bob Ezrin, jeune producteur talentueux qui sut prendre des risques avec les albums d’Alice Cooper, transformant celui-ci en autre chose qu’un groupe de heavy rock tendance glam, impulsant une carrière qui prit rapidement la forme d’un succès mondial.
Malheureusement, avec Berlin, le succès ne fut pas au rendez-vous. Ereinté par la critique aux USA et mal jugé par un public avide de hits calibrés et formatés, le disque fut heureusement accueilli avec bienveillance et même enthousiasme par une large part de la critique européenne. Mon témoignage ne vaut pas certitude historique mais parmi les gens de ma génération, il était rare de ne pas trouver chez les uns et les autres ce disque. Il fut objet de discussions longues et patientes, parfois enflammées quand nous nous penchions sur les textes pour en saisir le sens que nous estimions souvent trop allusif ou elliptique mais aussi parce que notre anglais de lycée était fort incertain. Et puis les appréciations portées sur les musiciens, leur talent, leur origine. Que venait faire ici Jack Bruce ? Cependant nous devions convenir que ses lignes de basse faisaient merveille. Et B.J Wilson, batteur de son état et dans un groupe dont l’univers nous semblait si éloigné de celui de Lou Reed. Il faut dire que l’année précédente. Grand Hotel nous avait impressionnés même si, reconnaissons-le, un peu désarçonné aussi dans nos certitudes de freaks chevelus !
Cela étant posé qu’en est-il de ce nouvel enregistrement qui fait figure de rattrapage et qui, on le souhaite, excite la curiosité de tous les connaisseurs de l’œuvre originale ? Il satisfait au goût pervers, peut-être, du nostalgique qui attendait cela depuis trop longtemps, tout en demeurant digne d’être écouté avec les oreilles d’un jour d’automne de 2008. D’abord Lou Reed se sera efforcé de rester fidèle à la « partition » et dans les arrangements ! Bien sûr on pourra noter quelques variations ou quelques nuances dans les mélodies. Les sons ne sont pas ceux d’époque et par exemple le batteur se trouve être plus présent, parfois propulsé en avant du fait de la frappe et du mix ! Mais les cordes sont là soulignant l’impeccable et mélancolique mélodie de Caroline Says Part 2 (ah ce violoncelle !). Les chœurs et le motif orchestral de Sad Song sont toujours aussi lacrymaux. Le chant de Lou Reed se fait parfois diction et les guitares plus agressives (oserai-je dire moins lyriques ?) qu’en 73. Steve Hunter se lance parfois dans des riffs d’une agressivité réjouissante. Alors que l’histoire de Caroline et de son amant nous étreint toujours autant, il n’est pas rare que quelques phrases percutantes ravivent la mémoire comme si nous n’avions jamais cessé de penser à cette histoire d’amour, de violence et de suicide…Des mots nous reviennent, assénant tout leur poids de fatum et d’indifférence (Men of good fortune), d’autres réveillent nos anciennes interrogations (mais pourquoi évoquer une ressemblance avec Mary Queen of Scots dans Sad Song ?). Bref on découvre à ce moment là que ce disque n’a jamais tout à fait quitté notre esprit (« qu’il pèse sur nos consciences » Rough Mix) et le désir de revenir à la version primitive se fait aussitôt ressentir. L’enregistrement nouveau nous fait l’effet d’un palimpseste au-delà duquel on cherchera toujours les traces d’une écriture passée que nos vies n’auront pas réussi à effacer.
Aux titres de Berlin s’adjoignent trois autres compositions de Lou Reed pour terminer le set, dont Sweet Jane qui pour une génération (celle coincée entre le glam et le punk) aura été l’hymne d’une époque (dans la version de Rock & Roll Animal).
Au moment de faire un bilan, on dira donc que cet album live est une bonne surprise puisqu’il comble enfin, en le réalisant, le fantasme du « fan » qui depuis de bien longues années espérait entendre ça au moins une fois. Par ailleurs, ce nouvel enregistrement ne saurait nous détourner de la version studio tellement lestée d’émotions pour celui que ce disque accompagne depuis si longtemps déjà. Faites votre choix…..prenez les deux !

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