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Home Dressez vos esgourdes Unsung heroes ED KUEPPER - Serene Machine - 1993

ED KUEPPER - Serene Machine - 1993

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serenemachineRien ne m'intrigue plus (ou presque) que ces artistes respectés, ces trésors nationaux, dont l'aura ne franchit pas les frontières. Nous avons récemment évoqué Golden Earring aux Pays-Bas, mais le cas d'école est bien sûr Mark E. Smith (the Fall) en Angleterre, sorte de référent absolu à l'aune duquel on juge outre-manche l'intérêt ou non d'un nouveau venu. En France, le seul pouvant faire office de ce Golem au front duquel "Vérité" est scarifié en lettres de sang, c'est bien sûr Serge Gainsbourg, dont la postérité semble atteindre cette fois les contrées non seulement étrangères mais qui plus est non francophones. En Australie, nul obstacle linguistique (même si ce pays est un peu la Belgique de l'Angleterre, soumise à quolibets faciles) et beaucoup de leurs "genius" ont disséminé leur graines de par le monde et fructifié loin de leurs terres (enfin, "leurs" terres voilà qui est vite dit, encore des qui se sont épanouis sur spoliation et charniers). Des Easybeats à The Vines en passant par Nick Cave (devenu lui un totem planétaire), il sont légion. Ce n'est pas le cas d'Ed Kuepper qui, après le crash de ses Saints, plus Icares que saints, n'a en rien bénéficié de la notoriété du groupe, Chris Bailey étant crédité dans l'imaginaire critique de tout le mérite de leur courte mais intense œuvre.

Il faut dire que, à l'instar de John Lydon, au lieu de creuser le sillon d'un rock post-Stoogien (mais c'est très réducteur, les Saints, comme les Sex Pistols étant bien autre chose que ça), il bifurqua vers une musique hybride sous patronyme Laughing Clowns, qui brutalisa autant les petites certitudes du punk pantouflard (si si, ça existait, il y en avait même beaucoup, mais les charentaises étaient dans la tête) que PIL, sauf que c'était en y incorporant non pas du dub mais du jazz, plutôt free d'ailleurs. C'en était fait de ses chances de devenir l'idole des foules. Il devait non seulement s'en foutre, mais probablement le redouter plus que le souhaiter. Après les Laughing Clowns, il forme les Aints en 1990 dont je me suis acquitté récemment d'un éloge alcoolo-dépressif. Cette aventure le conduira sur des kilomètres de scène mais il n'interrompra pas pour autant de faire paraître des albums sous son nom.

Serene Machine (une machine sereine, on se souvient de celle qui pleurait) paru en mars 1993, n'est pas un album plus génial qu'un autre au sein productif (1 à 2 albums par an jusqu'en 2000, depuis, un tarissement s'étant incompréhensiblement produit), si ce n'est qu'on y trouve une version acoustique du sublime "You Can't Please Everybody" qui ouvre Autocannibalism, confirmant mes dires, c'est-à-dire que les Aints étaient bien du folk électrisé, le morceau n'étant pas si loin de l'"Ohio" de Neil Young. Sur cet album, c'est un Ed Kuepper acoustique mais toutefois accompagné la plupart du temps des fidèles Mark Dawson à la batterie et Artie Sledge à la basse, soit pas moins que les Aints au complet. En fait, la raison de cette chronique c'est de signaler aux amateurs du Stephen Stills acoustique (celui de la période 69-78) et des Kinks, eux aussi acoustiques, qu'ils ne prendraient guère de risque en s'adonnant à la découverte d'Ed Kuepper.

Pour définir la façon d'être et surtout de chanter d'Ed Kuepper, on dira qu'il se situe à mi-chemin edkuepper2entre les chanteurs distants et ceux qui s'investissent dans leur chant au risque d'être maniérés et dans lesquels on mettra quelques-uns de mes favoris (Peter Perrett, Nikki Sudden entre autres). Il fait plutôt partie des marmonneurs (un peu comme Kurt Cobain sauf qu'il ne hurle jamais). Sa voix est un peu traînante au point que l'on pourrait croire parfois qu'il imite son frère ennemi Chris Bailey. Ses mélodies sont assez simples, évoquant souvent tel ou tel sans qu'on puisse toujours mettre un nom sur cette réminiscence un peu vague. Mais le charme fonctionne. Il est pour moi une sorte d'illustration de ce que j'aimerais trouver dans le folk, c'est-à-dire l'absence de cette trivialité émotionnelle à la limite de la pornographie sentimentale qui me rend le genre souvent insupportable. Il n'y a pas chez Ed Kuepper ce chantage à la sympathie, ce"regardez comme je suis un être sensible". Il ne craint pas une certaine froideur, un cynisme et une ironie de politesse, qui permet à l'auditeur de ne pas être pris en otage affectif.

C'est particulièrement frappant sur les deux très belles chansons d'amour semées dans la douzaine proposée. "I Wish You Were Here", comme son titre l'indique, est une lettre à une femme qui lui manque et si, dans un style dénué de toute préciosité, il admet son manque, il y associe un "Though I know that you're not really there / It might sound dumb / But I don't care / I wish you were here / It seems like a year", qui évite le pathos. De même dans le très beau "This Hideous Place", appel à fuir à deux un monde hideux "Baby won't you go ? / I know you'd like to go / From this hideous place / This is our chance" où il va jusqu'à rompre le bouleversant "We'll look straight ahead / Not behind and ignore them" par un "I know that I sound / Like a petrol commercial" qui en désamorce sans le détruire (en le rendant même, à mes yeux plus fort encore) le romantisme.

edkuepper1L'album est toutefois pris sur un tempo plutôt tendu et rapide, avec quelques splendeurs telle "Reasons" qui est largement du niveau de n'importe quel morceau de Déja-Vu, sans oublier "When She's Down" qui s'enroule dans des volutes de guitares et de voix vertigineux. Paru en 1970, cet album serait devenu une référence. Pourtant, nulle nostalgie (on n'est pas chez les troupeaux de falots imitateurs, asticots qui font encore grouiller la vieille carcasse du folk sixties pour la plus grande joie des charognards de la presse rock) là dedans, car il y a ce quelque chose de punk qui permet de parler de folk-punk (TV Smith et Mark Perry par exemple ont aussi fait des disques acoustiques appartenant à ce genre).

Le titre le plus proche des canons commerciaux (et d'ailleurs paru en single) est bien sûr "Sleepy Head (Serene Machine)" qui avance du pas décidé d'une foule en colère, dotée d'un refrain aux reflets gospel et effectivement calibré pour être repris en chœur par quelques milliers de gorges déployées et que je conseillerai de mettre au répertoire des prochains défilés de masse "So please wake up, you sweet sleepy head / With night time coming, there're things to be said / No happy endings, serene machine / If you don't act soon / You'll see what I mean". Qui a écouté une fois ce refrain ne pourra plus, sauf aphonie passagère, ne pas le chanter à tue-tête (à défaut de tuer celles auquel il s'adresse).

Cet album s'écoute, se réécoute encore et encore, étrange propriété particulière des disques d'Ed Kuepper qui, sans être un musicien que l'on dégaine quand vient l'heure de citer ses préférés, s'invite pourtant sans cesse dans votre vie. Il devrait y avoir un nom pour cela.

Au cas où il puisse faire partie de la votre, cette chronique.

4 poin / 5

extrait : Sleepy Head

extrait : You can't please everybody (acoustique)  

 

Mis à jour ( Dimanche, 03 Août 2008 17:50 )  

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