Faisons un cauchemar. Imaginons que la Camargue soit soudain submergée par les eaux et que Nîmes se retrouve engloutie sous 3 mètres de flotte croupie. Pour sûr qu'on en aurait dans les mois qui suivent (que dis-je, les semaines) des chansons pour venir en aide aux sinistrés, compilées en hâte sur un CD en rotation continuelle sur les agences de charités vénales que sont devenues les médias ("je parle de tes victimes si ça me fait vendre ma soupe"). Rien que pour le Tsunami, on a hérité d'une catastrophe sonore (signée Bruel je crois) à la hauteur de l'aqueuse qui accabla les berges de l'Indonésie et de la Thaïlande. Pas de raison que les mêmes fassent bien mieux si c'est leur beau pays qui est touché. Et bien, imaginez-vous qu'en Louisiane, eux ils ont Dr John pour se consoler et autant dire que ça fait quand même une fieffée différence et que ça ne donne pas envie de sauter de joie à l'idée d'être français.
Ce mini-album (25 min) est une petite merveille, dépouillée à l'extrême mais dont il reste juste ce qu'il faut pour balancer la tête de droite à gauche en pleurant toutes les larmes de son corps. La majeure partie du disque est occupée par un quasi-instrumental en 4 parties où Dr John et les splendides
musiciens du Lower 911 trio tentent un équivalent musical de cette tragédie. Le frappé du Dr est d'une pureté absolue et on le sent totalement impliqué, débarrassé des arrières pensées commerciales qui gâchaient un peu ses albums depuis trop longtemps. C'est en particulier net sur "Storm Surge" où il n'est pas loin d'égaler les masterpieces de son maître Duke Ellington (notamment de Money Jungle et de Piano On The Foreground, disques indispensables s'il en est). Cette impression de flottement qu'il parvient à créer est assez prodigieuse même si on peut regretter qu'il l'interrompe au bout de quelques minutes au lieu de la laisser dériver des heures durant. "Calm In The Storm" aurait servi de support vocal idéal à la grande Billie Holiday dont on s'attend presque à entendre s'élever la voix inépuisablement triste. La chanson phare de ce projet "Clean Water" est ce qu'il y a de moins réussi (pas de lui mais de Bobby Charles, une figure légendaire de la Nouvelle Orléans, qui vit encore et qui mériterait une plus grande notoriété, titre qui figurait sur son album éponyme de 1987) même si cela reste tout à fait honorable. Plus essentielle est la reprise, assez joyeuse, de son désormais célèbre "Sweet Home New Orleans", et cette fois, sur plus de 8 min, on a toute liberté de s'en délecter les babines.
Tout l'argent de ce CD va à 3 fondations qui prennent soin des musiciens de la Nouvelle Orléans, dont la situation c'est sûr ne doit pas être follichonne. Autant dire qu'il est plus que souhaitable de l'acheter, et en plus de l'acheter neuf, ce que j'ai moi-même fait bien sûr.
4 poin 3 quarts / 5
Chronique parue dans Crossroads
extrait : Storm Surge
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