Expérience inévitable. Ne niez pas. Face à votre mur de disques (muret ? bon, alors muret), CD et/ou vinyls (MP3 ? à quoi peut ressembler un mur de MP3 ?), vous restez indécis. Ce n'est pas que vous ne les aimez pas, non bien sûr. Il y a là vos trésors, vos perles, votre sève sonore, votre sang même pour paraphraser notre poin-poineuse fétiche mais… comment dire, rien ne vous fait envie. Vos yeux traînent sur les tranches, aucune ne vous incite à l'écarter du rang. Vous remarquez alors qu'une fois de plus, vos doigts, s'emparant d'une soudaine autonomie, font basculer un album, pas toujours le même, mais souvent le même.
Ce matin, où une telle scène s'est produite (pas un de ces disques pour faire de l'oeil à mes oreilles) je me suis décidé à considérer avec attention ce choix digital : il s'agissait en effet une fois de plus d'Autocannibalism des Aints qui se trouvait là, dans ma main. Et, alors que j'aurais pu, dans mon inappétence, me dire que celui-ci non plus, je n'avais pas envie de le laisser déranger l'arrangement maussade de mon esprit, et bien au contraire, je me suis surpris à penser "Ah oui tiens, Autocannibalism, ça va me faire du bien".
Qui sont les Aints pensez-vous probablement ? C'est le groupe éphémère (1991-1995) monté par Ed Kuepper en réponse à la poursuite des Saints par Chris Bailey. Kuepper - Bailey ou l'exemple même d'une belle amitié adolescente, de celle qu'on pense inaltérable et qui tourne à l'inimitié tenace tout le reste d'une vie. La raison ? aucune idée. Le fait est que pendant ces années là, Ed Kuepper abandonna la sophistication musicale qu'il développait depuis la séparation des Saints (en 1978, sur l'un des plus grands albums de tous les temps : Prehistoric Sounds) pour revenir à une primitivité absolue.
Mais pourquoi ce disque ? Du rock primitif, il y en a un bon peu dans ces milliers de
disques qui encombrent ma niche perchée. Difficile à expliquer. Peut-être parce qu'il s'agit d'une musique de dissolution. Je ne parle pas de la dissolution des Saints mais de celle de l'auditeur, bain de guitare distorsée sur un mid-tempo légèrement dansant. De cette musique faite pour les humeurs chafouines et les soirées cafardeuses, de celles qu'on écoute seul, debout dans son salon plongé dans une pénombre crépusculaire, une bière à la main, les jambes plantées dans le sol, dessinant des ébauches de cercles concentriques autour de ses hanches, tête renversée en arrière, quelques larmes qui serpentent le long des joues. Une musique d'ivresse, océane, au roulis perpétuel, qui s'étire, se rétracte, ductile, enveloppante comme une membrane ovulaire. Une musique amphibologique : qui console et fait pleurer. Et puis une musique sans manière, sans "volonté de montrer" pour reprendre cette belle expression de Cocteau. Une musique qui laisse dériver son bruit sur des courants changeants. Si la base appartient aux Stooges (quelques accords simples répétés ad aeternam), l'agencement général évoque plus Dinosaur Jr ou les Jacobites quand ils font leur Zuma. sauf que les Aints vont encore plus loin dans l'ablation de structures et des conventions du rock (en fait du folk, car Neil Young, Mascis et Nikki Sudden ont en commun d'électrifier des ballades folk et non pas de composer du rock, grosse différence avec les Stooges). Ceci donne à la musique des Aints une dimension de fête tribale (Ed Kuepper a aussi travaillé avec Nick Cave dont le Birthday Party était une ode aux musiques tribales) qui est l'une des rares pouvant objectivement conduire à une sorte d'état de transe qu'il n'est pas si fréquent de rencontrer finalement (il y en a toutefois, et pour ne citer que mes favorites, le Gris-Gris de Dr John, le Mirror Man de Captain Beefheart bien sûr, Skullflower, Ramleh et Splintered bien entendu, et puis quelques réussites récentes en doom telles que Ocean).
Si "You Can't Please Evelybody" nous fait entrer de ses 8 minutes virevoltantes dans cette expérience psychique, les 10 minutes de "Linda And Abilene", construites sur un thème fortement influencé par The Fall, sont le viatique vers cet état d'hypnose que certains désespoirs appellent comme le naufragé les secours. Quand, à la 3ème minute, les saxes de Tim Hopkins surgissent dans des rugissements free de monstres d'acier, c'est comme si ce fatras sonore parvenait à briser la gangue de réalité qui nous clouait au sol et qu'enfin le ciel nous aspirait.
Alors bien sûr, tout jugement purement musical est impossible dans ces conditions, ce genre de sensation conduit logiquement, quand tout paraît devenu sans attrait, en bon animal Skinnerien que nous sommes, à rebasculer de sa rangée anonyme ce boitier insignifiant, car avec ce disque, l'attrait devient celeste, et ça, ça ne se refuse pas.
Innotable
Ne pas déduire de la chronique ci-dessus qu'Ascension, l'album précédent, premier des 2 albums studios qu'Ed Kuepper publiera sous le nom des Aints et paru en 1991, serait le moins du monde inférieur. Non, musicalement, il est même plus soigné et le titre éponyme développe durant 11 min ce qui ressemble le plus à la rencontre improbable entre Dinosaur Jr et David S. Ware (quoiqu'ils ont tous les deux un temps partagé le label SST). Non, juste que, contrairement à ce que son titre laisserait penser, il est moins lévitationniel qu'Autocannibalism. Mais la possession de ces deux merveilles est hautement conseillée comme l'est celle de tout album des Laughing Clowns, groupe créé par Ed Kuepper entre les Saints et les Aints et qui fut parmi les rares grands groupes des années 80.
Pour en savoir plus, le siteconsacré à Ed Kuepper, l'Australien vénéré là-bas à juste titre comme un elfe de génie.http://www.thekuepperfiles.com/
extrait : you can't please everybody
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