Treasure Island restera donc le dernier album que Nikki Sudden aura vu sortir de son vivant. Il aura ainsi eu tout le loisir de boire jusqu'à la lie la ciguë de l'injustice persistante qui lui colle aux bottes de corsaires depuis 25 ans, cet album ayant absolument toutes les qualités pour devenir un gros succès commercial mais n'ayant soulevé qu'une bienveillance générale de la presse sans conséquence sensible sur la notoriété de l'auto-proclamé dernier des bandits.
Après toutes ces années à se faire traiter de fils illégitime des Stones et des Faces, il était prévisible (et souhaitable) qu'un jour il soit accompagné par quelques rescapés de ces deux illustres influences. C'est enfin le cas ici puisque sur plusieurs titres on trouve l'ex-Stones Mick Taylor et sur d'autres l'ex-Faces Ian McLagan, sans oublier BJ Cole qui vient poser sa pedal steel d'anthologie sur une bonne poignée de titres, titres qui pour l'occasion peuvent être comparés à l'or de ce trésor à la poursuite duquel sembla toujours courir Nikki Sudden.
Le plus frappant ici, c'est le son qu'est parvenu à lui concocter son complice de toujours, John Rivers, un son qui fait revivre la magie de la fin des sixties, étrangement surtout Let It Bleed, un album où n'était pas encore présent Mick Taylor et dont on retrouve toute l'atmosphère particulière du titre éponyme sur "Kitchen Blues", mais avec une dynamique contemporaine qui évite de n' y entendre qu'un succédané vain du passé. La voix n'a certes plus la juvénilité de celle des premiers Jacobites, elle se rapproche parfois dangereusement de celle d'un Renaud (notamment sur les morceaux les ballades comme "Stay Bruised", "High And Lonesome" et Highway Girl", généralement les moments les moins convaincants), mais elle tient toutefois bon et ne vous lâche pas la moelle un instant.
Si rien n'est médiocre, il y a quelques moments assez quelconques mais en revanche certaines chansons sont splendides. Ainsi "Wooden Floor" où les accélérations de l'orgue Hammond (McLagan à la manœuvre) vous font décoller sur le tapis volant d'un refrain que tous les amoureux du monde auraient un jour pu chanter "I wanna dress you down / And then believe me / We can take on the whole damn town. / Just think about it, darling". Ainsi aussi le magnifique "Sanctified", hanté par le Gainsbourg – Vannier de Melody Nelson et son mellotron d'un autre âge. Et puis le titre éponyme avec sa guitare Bolanienne (celui de "Telegram Sam").
Sur ce disque, Nikki Sudden aborde toute une floppée de styles, démontrant quel compositeur versatile il pouvait être, lui qui fut tant cantonné par certains dans une case marginale pittoresque et limitée. Ecoutez comme sur "Fall Any Further", il s'approprie le beat Motown revisité par Style Council ou les Maisonettes, écoutez comme il trace la route sur "House Of Cards" (aidé par un Mick Taylor Stonien comme on ne l'a pas entendu depuis des lustres Versaillais), écoutez comme il trousse un rock 'n roll avec une gouaille et un tempo à la Chris Spedding sur "Looking For A Friend", écoutez comme il plonge dans le gospel le plus traditionnel sur "When The Lord" avec une sorte de naïveté qui rappelle celle dont faisait preuve Bolan quand il aborda brièvement ce genre sur "Sky Church Music". Tout ça pour décliner l'amour ("It's taken such a long, long time / To find a girl I can call mine") sous toutes ses formes, démontrant qu'à 50 ans, l'amour était toujours son point de fixation, en romantique aussi indécrottable que ses bottes qu'il était.
Si Nikki Sudden est bien parti d'une overdose comme on le dit, alors le couplet d'"High And Lonesome" semble bien funestement annonciateur : "I'm high and lonesome and I'll be gone before too long / Will you still remember my name every time you hear this song?". Ne crains rien Nikki, même sans écouter cette chanson, certains d'entre nous se souviendront de ton nom. Ils l'emporteront même dans leur tombe.
PS. La ciguë n'aurait pas été complète s'il n'y avait eu l'inévitable compissage du procureur général commis d'office dans ce journal fantoche qu'est devenu Libération depuis des décennies. Il a cette fois pour nom Azoury mais quand celui-ci sera retourné à son néant il y en aura un autre, qui viendra conchier Dan Treacy par exemple, d'ailleurs c'est fait, à titre anthume, l'incunable Nick Kent s'en étant récemment chargé. Sous le titre "Petite figure culte underground, l'ex-Jacobites déconfit s'éteint à 49 ans", ce journal a donc fait sa basse oeuvre entre deux léchages d'anus de hypes locales à l'insignifiance digne du goût pour l'insipide du lectorat actuel de cette presse politico-culturelle dont la programmation du trépas est encore perspective trop lointaine à mon goût. On ira cracher sur sa tombe.
un extrait : wooden floor
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