La vague grunge a eu le mérite de permettre à toute une ribambelle de formations américaines d'être l'objet de bien des attentions, mais elle a eu le tort de formater à ce point le genre que le désintérêt fut aussi rapide que cette très superficielle curiosité. Il faudra un jour se faire l'archiviste soigneux de cette période féconde (disons de 88 à 95) et surtout l'hagiographe de quelques génies, dont certains (tels Buzz ou Steve Austin) sont encore en activité. L'un d'entre eux, hélas retourné à la science (sa formation initiale), s'appelle Joachim Breuer et il mit au monde, en 1989, l'un des albums les plus sauvages de tous les temps. Si vous êtes, comme moi, amateurs de rock extrême, vous n'ignorez rien (dans des genres différents) d'Anal Cunts, d'Autopsy, de Drunk With Guns ou de Eyehategod. Mais aucun de ces méritants ensembles de tarés notoires n'a réussi un disque qui puisse soutenir la comparaison avec les grands achèvements discographiques du rock plus conventionnel (si tant est que Jesus Lizard ou Sonic Youth en soient) comme le firent Joachim Breuer et Anthony Martin (sous l'intitulé Bastards).
Musicalement ce typhon sonore que certains baptisèrent du Hate Rock et qui ferait passer Isabel pour une brise d'automne, prend ses racines chez Bo Diddley (dont ils reprennent le titre patronyme), Third World War, les Stooges, MC5 mais aussi Sham 69, Menace, Big Black et quelques autres qui doivent m'échapper. Sauf qu'il y a autant de kilomètres entre les sus-cités et Bastards qu'entre Paul Guth et Bukowsky. A l'image de l'hermaphrodite, bite à l'air, qui s'exhibe en latex écarlate au verso de la pochette, les Bastards balayent les euphémismes de pacotille pour déballer sans ambages la marchandise, surtout avariée et qui pue la merde, là, direct sur votre platine. Entendre l'invraisemblable "Drunk", où la dérive désespérée d'un ivrogne trouve un équivalent musical insoupçonné (I'm so drunk / Got no place to go) donne une idée de la tisane qu'on ingurgite à longueur d'années en achetant ce qu'on nous fait passer pour du rock sauvage (surtout depuis la vaguelette des groupes en "ze").
On a beau prendre chacun des 10 premiers morceaux comme un uppercut sur l'occiput, tout ça ne prépare pas à recevoir la raclée sonore qui se cache sous le titre éponyme de l'album. Placé depuis 15 ans dans mon panthéon des dévastations les plus sévères produites par la musique, c'est un "Kashmir", un "Sister Ray", un "Midnight Rambler" des profondeurs, un pur produit des démons intérieurs quand ils ne sont plus mis en plis (Deleuziens et capillaires) par une volonté "d'artiste" . "Yeah you gotta kill yourself, Brainless !" hurle Breuer avant d'être englouti par dix tonnes de larsens.
Ensuite, Joachim Breuer forma les extraordinaires Janitor Joe qui frôlèrent l'excellence et qui s'éteignirent quand les dernières fumerolles post-grunge furent réduites en braises par les lances à incendies de l'industrie du disque qui, c'est vrai, avait eu chaud aux fesses. Un phénomène Nirvana avec les Bastards et c'était des hectolitres de soupe qu'on ne pouvait plus refourguer au chaland. On l'a échappé belle. Sinon, Joachim Breuer donne parfois de ses nouvelles via les Gnomes of Zürich, mais rien d'aussi vital que ce Monticello.
5 poin / 5
Paru dans Crossroads n°15, rubrique Parallel lines
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