Dazzling Killmen – Face Of Collapse (1994)
Je ne me fais aucune illusion sur l'utilité de toutes ces chroniques de disques. Je pense pertinemment qu'à quelques exceptions près, elles ne font lever personne quérir tel disque qu'on inonde de qualificatifs hyperboliques. Pourquoi plus celui-ci d'ailleurs que celui d'à côté, inondé par un confrère tout aussi sincère que moi de qualificatifs tout aussi hyperboliques ? Baudrillard disait récemment (citation apocryphe) que le débit à flux constats d'informations qu'on nous inflige dépasse absolument les capacités de traitement du cerveau humain et finit donc par annihiler toute réaction par une sorte de sidération informative.
Malgré cette certitude, inspirée peut être par un cafard récurrent dont la taille enfle à vue d'œil ces temps-ci, je vais m'adonner sous vos yeux à cet exercice inutile. Après l'art pour l'art cher à Oscar Wilde, l'encensement pour l'encensement, la tautologie absolue. Allons-y donc. Comme je cite souvent les Dazzling Killmen (groupe de St Louis, USA) dans le panel d'influence que je dévide régulièrement dans les critiques de nouveautés (voir récemment le magnifique Penance Soirée d'Icarus Line ou ce mois-ci le dernier mclusky), je trouve cohérent de présenter au sein de cette rubrique un de leurs deux albums (et oui, only two, le troisième étant une compilation de singles et d'inédits), et notamment le second, paru en il y a 10 ans, brûlot Bataillien, déchiré et déchirant, expérience musicale intérieure incontournable pour les esthètes de l'introspection sulpicienne (ceux de mon espèce). Le quatuor déstructure, démolit les conventions et redéfinit une autre manière d'agencer des riffs et du chant. On est tout d'abord absolument perdu, égaré dans un univers sonore où des raz de marée de décibels sont comme aspirés dans de brefs répits durant lesquels s'installe un silence pétrifi(é)(ant), avant qu'un maelström sonore ne rejaillisse dans une furia qui va jusqu'à vous faire oublier ce foutu corps qui vous encombre, ce foutu monde qui vous entoure, cette foutue vie qui vous entombe. Finalement c'est un peu le rock progressif que nous aurions mérité si l'exemple du King Crimson de Larks' Tongues in Aspic avait été suivi (il l'a d'ailleurs été mais justement par ce noise US, que ce soit les Dazzling Killmen ou Don Caballero, Slint et aujourd'hui Karma To Burn, Oxes ou Ativin).
Le tour de force de l'album est le titre éponyme, "Face of Collapse" qui s'étend sur 14 minutes et qui vous fait passer par tous les états physico-psychiques que votre cortex frontal est capable de supporter sans s'effondrer (collapse). Bien sûr, la mise en son est due à Steve Albini qui ne pouvait passer à côté d'un tel groupe. Cet engouement n'est pas une tocade personnelle puisque Alternative Press lui décerna à l'époque le titre de n°1 des albums les plus lourds de la décade, juste devant les Melvins et Helmet. Après avoir formé les furieux Collosamite, Nick Sakes, guitariste-vociférateur et compositeur de ce groupe insensé joue aujourd'hui dans SicBay dont on reparlera s'ils nous publient un album un de ces quatre. Je profite de ces lignes pour noter que c'est un français, connu sous le pseudo de Domino et qui fait depuis dans le percing, qui a eu le mérite d'avoir le premier au monde signé ce groupe sur son label Intellectual Convulsion pour un LP, et qui fut aussi le premier à signer Eyehategod, c'est-à-dire deux des plus impressionnants groupes américains des années 90. Il fallait le dire. Maintenant vous pouvez rester assis pour quérir cet album sur le site de Skingraft
5 poin / 5
Chronique publiée dans Crossroads n°23, juillet 2004, rubrique Parallel lines
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