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Home Dressez vos esgourdes Noise JESUS LIZARD - Goat - 1991

JESUS LIZARD - Goat - 1991

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Je dois à Jesus Lizard non seulement mes plus fortes expériences scéniques (enfin, eux sur scène, moi dans la fosse aux lions à crinières volantes) mais aussi des euphories discographiques dont Goat est à coup sûr le point d'orgue, la pierre angulaire, la roche tarpéienne.

Tout d'abord, il faut dire que Jesus Lizard a pour point commun avec Free d'avoir en son sein quatre personnalités d'une singularité absolue telle que l'idée même que l'une d'elle puisse manquer paraît inconcevable. Bien sûr il y a déjà David Yow, David Yow dont l'abord vocal est pour moi un modèle, passant du marmonnement au cri (pas au hurlement, non, au cri Munchien) en un revirement soudain, n'hésitant pas dans un même élan à gémir, rire, se foutre en boule, puis la faire péter à la gueule de l'auditeur qui viendrait à développer je ne sais quel sentiment de compassion gluante à son endroit. Bref David Yow fait partie des rares qui donnent au chanteur de rock une dignité que l'exercice de cette pratique un peu grotesque (l'ayant pratiquée un temps, je l'ai ressentie telle) ne facilite pas.

davidyow0On peut le considérer comme le fils naturel d'Alex Harvey (qui était adulé dans le mouvement noise et assimilé des années 89-94) et il le sera de plus en plus au fur et à mesure des albums, beaucoup plus que celui d'Iggy Pop car il n'y a jamais rien de "rock" chez David Yow, il y a de l'humanité toute simple qui se dépèce devant nous pour atteindre au je ne sais quoi d'irréductiblement humain qui produit les émotions les plus fulgurantes ("il n y a que le vrai qui soit beau" disait Bresson). Duanedenison

Ensuite, il faut bien sûr parler de Duane Denison que je considère comme l'un des guitaristes les plus fascinants qui soit, réussissant à ne pas adopter le riff, le gros son distorsé et les accords un peu usés-abusés qui jailliront à un rythme vulpestre durant les 5 années de la grande ère noise. On pourrait situer son style quelque part entre Chris Isaac et Ennio Morricone sans trop trahir l'auditeur mais dont le style descend avant tout de Duane Eddy, qui aurait pu devenir guitariste du groupe. Et bien malgré ce mélange qui en ferait un accompagnateur rêvé de Dylan dans son "Never Ending Tour", Duane Denison prêta son concours à l'un des groupes les plus déjantés de la scène noise (à laquelle, une fois de plus, on ne peut le rattacher musicalement, étant plus un cocktail 1/3 Big Black, 1/3 Cramps, 1/3 indéfinissable qu'autre chose). Son physique et son attitude de bel artiste sérieux au physique séducteur et à la gestuelle hiératique contrastait avec celui de David Yow, ce dernier finissant pourtant seul les concerts nu comme un ver, couvert de sueur, la queue flasque à la main (voir pas pour les oeils chastes 8) arborant un large sourire d'idiot du village sur son visage béat. davidsims

L'autre David, Wm Sims, officiait à la basse, et bon dieu je n'ai jamais vu de ma vie un bassiste tenir comme ça une salle par les couilles au bout de ses cordes. Quand, sur l'intro de "Monkey Trick", le regard glacial de tueur sans état d'âme fixé sur nous, il en martelait le riff inaugural, il savait qu'il lui suffisait de s'arrêter pour nous faire hurler de frustration comme une femme sait qu'à certains moments cruciaux, il lui suffit d'arrêter de branler son partenaire pour le torturer. Enfin, le pire eût été que ce groupe ne bénéficiât du soutien rythmique d'un batteur exceptionnel, et par chance, ils gardèrent jusqu'au bout le timide Mac McNeilly qui maintenait ce B52 dans les airs par je ne sais quel prodige tant, comme chez Free, ses 3 acolytes ne faisaient rien pour s'amalgamer en une pâte cohérente comme il est de coutume dans le genre.

Goat est le second long player de Jesus Lizard (enfin "long", c'est façon de parler, leurs albums dépassant rarement les 30 minutes), faisant suite au déjà fantastique Head, Pure étant un EP. S'il reste peut être le sommet de la carrière du Lézard christique, c'est qu'il possède encore la dureté, l'âpreté de Head, ce son brutal, ces structures souvent hjesus lizardachées, cette voix qui se débat, comme des appels à l'aide assortis de jurons divers émis par un naufragé chahuté par les flots et accroché à une simple planche, quand il sait qu'il ne va pas tarder à lâcher prise. On entend encore des rémanences de Scratch Acid (groupe précédent des deux David), mais aussi du Captain Beefheart le plus rugueux et même du Dr John de Gris Gris, quelque chose de cette dimension sacrificielle des cérémonies vaudou. Puisque l'on en est aux influences, impossible de ne pas citer aussi Pussy Galore qui déblaya le terrain qui mena des Cramps à Hotsnakes. Après Goat, tout en publiant des albums au minimum excellents et parfois même proches du magnifique (il faudrait faire une échelle avec gradation par qualificatifs un jour parce que là, on peut décemment parler d'arbitraire dans le choix des termes) notamment le suivant, Liar (par principe Jesus Lizard baptisera ses albums d'un titre à 4 lettres comme pour bien faire ressortir la dimension quatuor de la chose) le son deviendra moins abrasif, le chant un peu plus conventionnel (toutes proportions gardées, on n'est pas chez Bruce Printemps-adolescent non plus) et les structures plus cohérentes, passant de la marche titubante d'ivrogne entrecoupée de gamelles à une démarche souple de prédateur sexuel.

davidyow04L'album débute justement avec un "Then Come Dudley" appartenant plutôt à cette seconde facette, la basse avance du pas d'un M. le Maudit guettant sa proie enfantine, empruntant, comme elle le fera souvent (la basse, pas la proie) à "Peter Gunn" qui sera un peu le morceau étalon du groupe. Il y a aussi un peu du T. Rex là dedans mais alors qui aurait jeté par dessus bord tout bubble gum. Dommage qu'il serve d'introduction toutefois car c'est sûrement le morceau le plus faible des 9.

Dès le fantastique "Mouth Breather" et son riff (il y en a parfois) aussi tranchant que ceux de Page Hamilton (Helmet), on prend enfin sa grosse claque dans sa petite gueule, on a le thorax qui explose et on éructe un "putain de merde c'est bon ça" comme on aimerait en entendre jaillir de son gosier plus souvent. Comment font-ils pour que tout ce hachis fasse quelque chose de si solide ?

Suit une surprise encore plus faramineuse puisque Jesus Lizard parvient rien de moins qu'à piquer un plan Pink Floyd pour le transformer en classique noise. Ce plan c'est celui du son de guitare de "One Of These Days" de Meddle, obtenu au bottleneck et qui imite à merveille je ne sais quel bolide customisé dans une de ces courses à mort de l'an 2000. Et c'est le même sentiment d'accélération qui secoue l'auditeur ici. Le quatuor ne sera peut être jamais aussi puissant, efficace, ravageur, défoliant que sur ce titre qui créait toujours (expérience personnelle de 4 concerts) une authentique hystérie dans le public. Le solo de Duane Denison, des plus concis, se place haut dans ma liste des 100 meilleurs soli de guitare de tous les temps (comment ? elle n'existe toujours pas ? mais on attend quoi là ?).

davidyow5On grimpe encore, ou plutôt on plonge, avec cette fois l'un de mes 10 morceaux préférés du groupe, "Seasick" ("I can't swim, I can't swim" hurlait-il avant de se jeter sur les bras tendus de la foule qui le portait de main en main jusqu'au fond de la salle puis le ramenait sur scène de même dans un élan de communion collective que j'ai bien été en peine de retrouver ailleurs et si vous voulez vérifier que je n e raconte pas des couilles allez donc voir cette vidéo http://www.youtube.com/watch?v=Uu9lUbf5GQ0&search=jesus%20lizard). Même si l'influence des Cramps se ressent sur ce titre, on vogue à des distances incomparables. David Yow est ici au plus près d'Alex Harvey, bigger than life, s'écorchant littéralement (d'où la pochette) comme un acteur du théâtre grec antique, comme si, ici aussi, il désirait ne pas jouer à, mais être, selon les préceptes du Théâtre de la cruauté (même si chez David Yow, il y a une dimension de sensualité collective, de grande partouze primitive, de bonobos priapique qui désamorce toute noirceur, tout malaise et qui faisait de ces apparitions des fêtes dont on sortait rassérénés). Duane Denison vient tisser des arpèges coupant comme un rasoir qui restent ancrés en vous pour l'éternité.

Puis c'est le monstrueux "Monkey Trick", dont il fut question plus haut et qui restera davidyow03jusqu'à la fin (1999) une sorte d'acmé rituelle pour le public. On a déjà parlé de la ligne de basse, on ajoutera le beat à la Bonham ("When The Levee Breaks" plutôt), la guitare quasiment western, les marmonnements subitement sectionnés par l'un des cris les plus pétrifiants de tous les temps puis, quelque part entre chantonnement et confession, nous voilà partis dans une sombre histoire de meurtre à l'arme blanche avec découpage du cadavre, qui débute pourtant par le très imagé "He's gone in her lips". Quand au bridge, le trajet des frissons qu'il provoque encore 15 ans après est le plus long de mémoire de moelle épinière.

Sur "Karpis", qui semble traiter du sexe en prison ("Alvin's feelin' restless, cellblock H), David Yow se met soudain à déclarer un "Hey boy, I got no hair on my ass, I got no hair on my cock I shaved my whole body, how do ya like that boy, how do ya like that boy" qui n'est pas la pitance commune des songvrailleteurs qu'on nous vend depuis 20 ans. Tout ça sur des volutes de guitares et toujours une basse batterie qui fixe ça au sol, le tout définitivement intemporel puisque enregistré live in the studio avec la production nue de Steve Albini.

jesuslizard2"South Mouth" (David Yow fait sur cet album une fixette sur l'incorporation buccale de toute une série de choses, thème repris récemment par le parolier des Cougars, les descendants les plus directs de Jesus Lizard, à la section cuivre près) montre comment le groupe à partir d'un thème qui pourrait rapidement servir de socle à un rock US assez traditionnel, se l'accapare, le transfigure, et en fait un joli dragon du Komodo prêt à tout bouffer.

"Lady Shoes" est le moment le plus extrême de l'album pour David Yow, autant par le texte qui, en France, serait illico frappé d'un procès "there's a little girl, playing her big piano / While her mother gives her an enema / And then the daddy comes in and jacks off on the piano" que par sa performance vocale, à bout de force, à bout d'apnée, alors que derrière, de nouveau le bâtard de "Peter Gunn" propulse cette description scato-pédophile particulièrement flippante "And then the motel manager comes by / And takes a little shit in his hand / davidyow02And the he puts it on like lipstick, lipstick / he puts it on like lipstick, lipstick" dont on sort laminé (tout ça toujours balancé en moins de 3 minutes, parfois 2).

Comme pour nous laisser sur un sentiment moins terrible, Jesus Lizard fait cadeau de son morceau le plus mélodique ("Rodeo in Joliet") qu'on peut raisonnablement considérer comme le moule initial dans lequel Don Caballero fabriquera dès l'année suivante la forme définitive du math rock, mélodique mais le texte est d'une désespérance absolue ("Here the sky and the ground, here the sky and the dirt Share the same grey, grey / No fun in the sun, no fun in the sun, where fish float"), Jesus Lizard étant peut être le seul groupe qui pouvait toucher avec le même génie les sentiments extrêmes (violence, libido, tristesse, ivresse). Comment ne pas chavirer quand il braille à la lune ces "The old windbag blows" jusqu'au râle final ?

Cet album ne dure d'ailleurs jamais 30 minutes, mais au moins 90 minutes car je doute que celui qui fut bouleversé par ce disque ne le remette aussitôt au début. Voilà, c'est long je sais, mais je m'aperçois que ce groupe pour lequel j'ai accumulé quelques fâcheries définitives (sans regret) tient dans ma vie insignifiante une place elle très significative. L'une des plus significatives. Sa réintégration dans ma liste des 10, est une question de jours.

5 poin / 5

extrait : Monkey Trick 

On peut aussi aller voir le clip vidéo tourné pour "Puss" (Liar, 1992) sur lequel David Yow se fait travailler la viande (et les dents) à la clé à mollette et au chalumeau http://www.youtube.com/watch?v=PX7FCfsPqR0&search=jesus%20lizard


 

Mis à jour ( Dimanche, 03 Août 2008 18:03 )  

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