Pourquoi Spintered plutôt que Skullflower ou Ramleh ? Et pourquoi cet album-là de Splintered plutôt que Judas Cradle ? Parce que la pochette est jolie, parce que c'est peut être le meilleur de la vingtaine d'albums dont ces 3 groupes sont responsables. Peut être. Quoiqu'il en soit, le fait est que cette musique est celle qui s'accorde le mieux avec la vision que j'ai du monde depuis (trop) longtemps.
Il y a plus d'un siècle, Nietzsche, qui s'est beaucoup penché sur les facultés de transcendance développées par l'Homme face à la musique (Wagner étant finalement le mouvement doom de la musique classique), prédisait, dans un petit paragraphe visionnaire, que d'ici un siècle (c'est à dire grosso modo, aujourd'hui), des humains (trop humains ?) seraient capables de ressentir des émotions profondes en écoutant ce qui n'était pour les hommes de son temps, que du bruit. On croirait cette prédiction faite pour l'un des trois groupes ci-dessus. Le terme de groupe est d'ailleurs assez exagéré. Ainsi, sur cet album, sur un effectif de 7, seuls 4 environ jouent sur chaque morceau. Ce qui est frappant dans cette petite scène anglaise de la première moitié des années 90, c'est l'absence totale de m'as-tu-vuisme (on ne connaît qu'une seule photo de ces groupes, d'ailleurs une photo de Splintered). Je ne parle pas seulement de celui qui se pare de la panoplie rock estampillée pure Stooges et assimilés, ni de ceux, plus divers mais tout aussi gênants, du metal, ni encore des plumages gothiques qu'affectionnent la tribu des corbeaux noirs et leur bazar suranné, mais aussi de celui de cette floppée de songwriters qui trimballent leur air mélancolique sur les pochettes de leur journal intime mollement mis en musique.
Si les 3 groupes qui nous occupent étaient des peintres, ce serait Zoran Music, Lucian Freud et Rebeyrolle (l'un des plus grands peintre Français du dernier demi-siècle et qui vient de calancher le 6 février dernier dans la plus complète indifférence des autochtones de ce pays soit disant épris de culture). A contrario des régiments d'artistes dont les concepts amphigouriques servent de cache sexe à une production anoure, ceux dont je parle ici s'appuient (sur) la réalité. Donc pas de tripatouillages synthétiques chez Splintered (pas plus chez Skullflower ou Ramleh), juste des guitares, une basse, une batterie, des boucles vocales, de la distorsion et des larsen. Bien sûr, on pourrait, si l'on y prenait garde, les rapprocher de Godflesh, Ice, Neurosis ou Final (en particulier sur "Faceless", absolument terrifiant). Mais là où ces derniers ont finalement une approche presque militaire de leur (af)front sonore, Splintered et ses deux co-légionnaires sont des déserteurs qui privilégient l'improvisation.
Les termes les plus appropriés pour décrire cette musique seraient hypnotique, tribal, brutal, anarchique, lancinant et tout de même assez malsain. Les racines les plus profondes (je veux dire dans le temps) seraient à chercher du côté d'Hawkwind (c'est particulièrement net sur "Carrion", dont les 15 minutes sont un des sommets du genre et où l'on perçoit des relents d'In Search Of Space) ou de l'Amon Düül de Yeti. Plus près de nous, on évoquera les passages instrumentaux les plus sinistres de Cure (sur Pornography ou Disintegration) mais en y enlevant tout clavier et toute voix, et bien sûr pas mal de combos expérimentaux de l'after-punk, en particulier les méconnus Good Missionaries de Mark Perry. Splintered est en effet presque entièrement instrumental. Il y a bien des cris, quelques voix tirées de films ou repiquées d'une émission de radio, parfois un vague chant incantatoire (comme sur le sublime "Mantle") enseveli sous la terre sonore que déversent les guitares, mais l'essentiel est ailleurs, dans la puissance évocatrice de cette musique qui jette la violence de l'univers ("Nature is the only law that truly matters" est-il écrit sur la pochette) à la gueule de l'auditeur. Un seul morceau, le dernier ("Black Dwarf") peut s'apparenter à une rock song, et montre du même coup(eret) que Splintered aurait pu, si l'envie leur avait pris, entrer eux aussi dans la parade grotesque des candidats aux covers du NME, aux apologies superfétatoires d'ados ignares et au reste des réjouissances pour stardomisés à qui on substituerait volontiers le "star" pour un "so".
Enregistré entre mars et novembre 1994, durant quelques séances souvent improvisées, cet album, d'abord paru en vinyle, a mis 5 ans pour sortir en CD. Plus de nouvelles depuis. Il faut dire que la période 95-2001 fut assez désastreuse pour la musique et un vrai tsunami pour la mouvance noise. Prions qu'un miracle nous les rende. On rendra hommage pour finir au label Fourth Dimension qui assuma vaillamment le soutien de toute une famille d'invendables pour la seule gloire de la postérité à laquelle je verse ici ma modeste obole.
4 poin et demi / 5
Publié dans Crossroads n°31, rubrique // lines
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