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« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

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« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

La bourrasque de Mai 68 ne pouvait pas faire moins que bousculer un peu plus la France dans ce qu’elle pouvait avoir de plus ennuyeuse et paternaliste. Certes, en ce temps là,  la jeunesse française connaissait déjà le rock et en avait d’ailleurs fourgué une copie un peu trop délétère à mon goût, où toute la charge existentielle faite de violence et d’énergie revendicatrice s’était diluée dans une sorte de conformisme plan-plan (mes pensées aujourd’hui soulagées vont aux yéyé et aux imbécilités du même ordre).

Pendant qu’aux Etats Unis, en Angleterre et dans d’autres pays d’Europe (je pense à l’Allemagne) des groupes émergeant proposent une autre manière de concevoir la musique, de l’enregistrer,  en France, le décollage d’une réelle entreprise de démarquage à l’égard des modes de distraction pour la jeunesse, désormais révoltée et pas mal contestataire, semble se faire attendre. Si en France les amateurs de jazz ont pu avoir leur révolution musicale avec la New Thing (même si cela reste marginal sur le plan du succès commercial), pour le rock et ce qu’on appelle déjà un peu la Pop cela reste quasiment inexistant et plus que confidentiel.

 

Si on consulte les revues de l’époque, peu de groupes français nouveaux sont signalés et encore moins, s’il en existait, de ceux qui auraient répercuté, dans leur musique ou leurs discours, les expériences naissantes après ce Mai de tous les possibles (vite enterrés). En fait il y avait déjà quelques musiciens marginaux, peu visibles qui, de ci de là, jouaient dans des configurations et des lieux non institutionnels. La première apparition de Red Noise, par exemple, semble avoir eu lieu pendant l’occupation de la Sorbonne et nombre de groupes ou musiciens, encore peu ou pas connus, ont les oreilles qui se tournent vers des contrées et rivages où les possibilités d’expression semblent moins bridées par les labels, distributeurs et organisateurs de concerts. Pourquoi dès lors ne pas tenter l’aventure et créer des façons de distribuer et de promouvoir d’autres musiques, d’autres sons, d’autres conceptions du rapport de la musique (non commerciale) au reste de la société ?

Progressivement vont se mettre en place des réseaux de distribution de disques, des expériences nombreuses qui consisteront en l’organisation de festivals, en butte souvent aux interdictions ou obstacles de toutes sortes opposés par les autorités légales et administratives. Des tournées dans les MJC, les lycées, les universités et les usines, quand cela est possible, seront organisées. Il existera même des tentatives de fédérer les musiciens au sein d’organisations qui se chargeront de faire connaître les groupes ou musiciens qui désirent se produire différemment, devant un public acquis à des revendications qui dépassent de loin la seule possibilité de jouer de la musique pop. Il existera ainsi un Front de Libération et d’Intervention Pop (FLIP) dont l’intitulé dit assez bien qu’il s’agit de mener une lutte contre un « establishment » qui, par tous les moyens, est bien décidé à ce que certains idéaux, qui sont dans les têtes des post-soixante-huitards, freaks et autres adeptes des modes de vie alternatifs, appréciant les musiques « underground », ne puissent essaimer, se propager pour faire connaître, voire admettre, la légitimité de leurs aspirations.

On imagine assez bien les difficultés rencontrées et même si une certaine postérité à toutes ces ambitions doit être reconnue, compte tenu des assez nombreux labels indépendants qui se créeront dans le courant des années 70 et 80, il faut bien admettre qu’aujourd’hui il ne nous reste de tout cela que les témoignages enregistrés voire filmés. Nombreux sont les groupes qui n’ont même pas pu diffuser leur musique. Demeurent quelques disques dont nous allons maintenant parler un peu plus en détails.

Le premier album auquel nous allons nous intéresser est celui de Red Noise, groupe fondé par Patrick Vian (le fils de Boris Vian) et publié sur Futura, label qui se consacre à la diffusion de musiques inclassables et refuge de nombreux musiciens américains qui trouveront là un accueil à la mesure de leur talent. Ici la démarche musicale est radicale et il est clair, dès les premières écoutes, qu’on a affaire à une sorte d’osni (Objet sonore non identifiable). Il y a dans cet album de quoi effrayer les moins ouverts aux sons nouveaux et les plus imperméables à la dérision libertaire dont le groupe fait preuve. Entre les bruits de toilette qui ouvrent l’album et la dernière longue plage, aux accents free, totalement échevelée, il y a matière à s’interroger sur le bien fondé d’une telle production. A n’en pas douter les gens de Red Noise ont écouté et retenu les leçons des Mothers of Invention.  Comme transposer de manière ironique les codes du tube musical imparable pour en faire un objet de moquerie tout en assurant une compétence musicale et novatrice impeccable (Caca slow suivi de Vertebrate twist). Le propos n’est plus de produire une musique qui s’inscrit dans un courant particulier mais de provoquer les réactions les plus extrêmes, y compris celles du refus et de la dénégation, de la part d’un public que déjà la Pop anglo- saxonne avait entrepris de formater.  Des titres des compositions jusqu’au photomontage intérieur et aux citations qui accompagnent le disque, tout est destiné à rendre compte d’une démarche qui s’attache à faire de la musique une provocation à penser autrement et à ressentir différemment. Et puis vous serez certainement intéressé par leur Petit précis d’instruction civique, 35 secondes de refus scatologique primal. Et puis il y a Sarcelles, c’est l’avenir, longue improvisation (19’) où guitare, flûte et saxophone rivalisent ensemble pour produire les sons les plus agressifs, les moins enchanteurs que ce soit. Le sous titre annonce que c’est à Sarcelles qu’on se suicide le plus en France. Comment dès lors faire de la musique l’expression des réalités sociales et politique d’une époque ! Voilà le défit que lançait à la production musicale Red Noise. Inutile de préciser, cela doit aller sans dire, que le succès et les ventes de l’album furent négligeables.

Komintern (dont le nom montre assez de quel côté va leur sympathie) fut formé par deux musiciens issus de Red Noise, ayant quitté celui-ci début 1970 avant l’enregistrement de l’album. Avec deux guitaristes, un violoniste, Richard Aubert (futur Atoll), un bassiste et épaulé par une section de cuivres, ils vont enregistrer l’album, Le bal du rat mort, publié sur un label connu internationalement, Harvest (ce qui ne changera pas grand-chose au destin du disque dont les ventes demeureront modestes malgré une réédition en 1986 sur Cryonic).

Cela dit ce disque mérite un grand nombre d’éloges, ne serait-ce que par la richesse et la diversité des musiques, des inspirations, des climats et des courants multiples qui le traversent. La suite,  Bal pour un rat vivant, est constituée de différents thèmes, quelquefois très courts, repris comme des citations qui empruntent à diverses traditions. On y entend des airs folkloriques, des passages jazz où le sax délivre un chorus free, la guitare s’immisçant dans les replis du thème pour propulser le tout vers des accents canterburiens ou progressifs. Sans oublier les évocations de chansons révolutionnaires comme Bandiera rossa (chant révolutionnaire italien) ou Los quatros generales (chant républicain de la guerre d’Espagne).

La face 2 est constitué d’une suite, elle aussi, Le bal du rat mort, qui débute par un hommage au maire de la ville de Tours (Jean Royer, plusieurs fois ministre et candidat aux élections présidentielles de 1974 ; père la pudeur, censeur vertueux – osons l’oxymore – bref, vieille ganache réactionnaire). Petite musique pour un blockhaus, aux accents cuivrés et fanfare(on), anticipe les musiques du RIO et se tourne vers le jazz anglais pour la démesure et les élans parodiques (quelques mesures de Carmen de Bizet). Musique qui laisse entrevoir que les musiciens français n’avaient pas grand-chose à envier à leurs pendants anglo-saxons, tant du point de vue des possibilités instrumentales que des capacités sans équivoques pour des arrangements soignés et complexes. Pongistes de tous les pays prend des accents revendicatifs et se cale sur un chant de La Commune de Paris, La ligue anti-prussienne.

Et puis Fou, roi, pantin, magnifique pièce pop empruntant quelques vers au poème de Rimbaud,  L’orgie parisienne ou Paris se repeuple : « Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques / Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris / Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques / Elle se secouera de vous, hargneux pourris ! ». Le disque se termine par Pour un Front de Libération des kiosques à musique qui constitue un beau final en forme de fanfare municipale. Signalons la belle pochette illustrée d’une partie d’une fresque du peintre mexicain Diego Rivera, membre du parti communiste mexicain qui vécut à Paris et fréquenta les surréalistes.

Le premier album de Maajun, Vivre la mort du vieux monde, est paru sur Vogue en 1971. Le nom du groupe évoque, selon Jean-François Bizot de la revue Actuel, un gâteau marocain aux ingrédients magiques (devinez lesquels !). Leur musique, comme celle de Komintern, semble ouverte aux influences de la pop anglaise (façon, encore, Pete Brown, Edgar Broughton…) mais tout en y adjoignant des influences folk ou des musiques traditionnelles françaises (avec parcimonie et discrétion).  La démarche est originale et les textes des chansons mêlent le second degré, l’humour, la distanciation surréaliste et la critique sociale. Il y est question de la sexualité, du travail, de l’autorité, de l’usine, des prisons. Bref de toutes les institutions qui, en cette époque pas très lointaine, étaient l’objet de la critique, Celle des philosophes et des sociologues mais aussi et surtout de tout un pan de la société, la jeunesse estudiantine comme celle laborieuse, qui pouvait se sentir concerné par cette volonté de se soustraire aux autorités policière, militaires, religieuses et morales. Quant à la musique elle propose des agencements de rythmes et de mélodies qui produisent une grande diversité de climats et de ruptures. Parfois celle-ci se veut évocatrice des luttes internes à la société, entre l’obéissance et la révolte, d’où la suite élaborée sur la face 2 du LP qui présente les différentes facettes du groupe. Entre rock progressif, ritournelles, chant de lutte et tract revendicatif. Les effluves free rock irriguent le disque et côtoient les rivages de la chanson rive gauche. La chanson du boulot anticipe de deux décennies la chanson française des années 90, celle des indépendants, pas celle de la « variété verdâtre ». Cette Chanson du boulot me fait me souvenir de cette phrase de Prévert extraite de Le temps perdu dans Paroles : « Dis donc camarade Soleil / Tu ne trouves pas  / Que c’est plutôt con / De donner une journée pareille / À un patron ? ». Quant au dernier titre, Vivre la mort du vieux monde, il s’agit de l‘expression joyeuse et optimiste  « d’une espérance d’un nouveau soleil de Mai, l’espérance de nos désirs satisfaits ».

Bien évidemment ces trois disques, et de nombreux autres, ne rencontreront pas leur public (mais y en avait-il un ?). On dit que l’album de Maajun ne s’est vendu qu’à un millier d’exemplaires et que le reste fut détruit. Celui de Komintern à 2000 exemplaires. Le public poursuivait dans sa frilosité et continuait à suivre ses goûts, déjà fortement formatés, rétifs aux musiques un peu plus complexes, plongeant ses racines dans diverses traditions et ouvertes à d’autres horizons. Il est même d’ailleurs assez stupéfiant de constater que les humeurs révolutionnaires, celles voulant renverser la société et la soumettre à des changements radicaux, s’accommodent mal de profonds bouleversements dans la conception musicale ainsi que les moyens mis en œuvre pour traduire dans la création artistique de tels désirs de tout bousculer. A la décharge de ce public, on pourra toujours incriminer les labels et distributeurs qui n’ont pas du soutenir avec pugnacité ces groupes et leur musique. Les critiques n’ayant pas non plus donné suite, si ce n’est avec une certaine forme de condescendance, ces groupes étant le plus souvent comparés à leurs contemporains anglo-saxons,  et ce en défaveur des premiers, cela va sans dire. Quant aux disquaires combien parmi eux prenaient le risque de stocker des albums que probablement on ne leur demandait pas d’avoir en bacs ? Ainsi, surtout dans les têtes et les habitudes, il y avait des résistances qui étaient plus difficiles à lever que de faire naître l’enthousiasme à l’égard des critiques sociales.

« Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ». Ajoutons qu’il était encore dans les esprits.

Thiad / Harvest

[Des trois albums présentés il semble que seul Red Noise fut réédité en CD. Maajun ne fut jamais réédité et Komintern le fut en 1986 sur le label Cryonic et seulement en LP.]

 

Mis à jour ( Vendredi, 02 Octobre 2009 21:11 )  

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