Ayant rédigé une discographie commentée de Cat Stevens il y a une dizaine d'années, restée comme tant d'autres dans mon disque aussi dur que ma tête, mais qui aurait pu qui sait trouver une parution sous l'égide Learning To Fly ("learning to become a muslim pour l'occasion peut être"), je suis tenté d'en extraire cette chronique. Pour trois raisons. La première c'est que Steven Giorgiu alias Cat Stevens alias Yusuf Islam (s'il était devenu catholique il se serait sûrement fait appeler Jesus Catho, on l'a donc échappé belle), profite de la vague muslim (rien à voir avec les müesli, qui eux aussi font chier mais de manière bien plus bénéfique pour la santé) pour venir se rappeler à notre souvenir. La seconde c'est que l'album auquel je consacre cette chronique traîne une réputation de disque pour filles en fleurs alors qu'en le réécoutant d'une oreille neutre et sans préjugé, je me suis aperçu comme c'était un grand album. Enfin, ce n'est pas sans plaisir que j'imagine le dépit des fans de sludge-doom et autre noise qui m'accordent généralement une once de confiance (même si avec America, CSN&Y, Barry Ryan, Steely Dan, Christophe et Elli Medeiros ils ont déjà dû me maudire si ce n'est me mépriser) et qui vont découvrir que j'accorde un tel mérite à ce barbu pour babes babas adeptes des paniers d'osiers, du patchouli, du henné et des bagues en ferraille. C'est comme ça, je nai plus l'âge de rester dans une niche. Avec les rhumatismes, vient la nécessité de parcourir de vastes étendues balayées par les vents et pas de rester confiné dans ses petites certitudes.
Disque fétiche des jeunes chlorotiques à pâmoison facile, ce Tea For The Tillerman est une sacrée surprise lorsque aujourd'hui on le réécoute sans a priori, car c'est véritablement un superbe album. D'abord, il contient 2 standards absolus, ce qui n'est pas commun : "Wild World" et "Sad Lisa". "Wild World" chanson de rupture sans ressentiment et pleine de sereine désolation possède la vertu de ces mélodies inaltérables telles que La Pavane d'une Infante Défunte. Quel fan de Kate Bush osera dire que son idole n'a pas pris à ce morceau l'essentiel de son œuvre ? Quant à "Sad Lisa", même à l'acmé de mon scepticisme envers Cat Stevens (quand les "nanas" en raffolaient et traitaient avec condescendance nos Deep Purple, Free, Black Sabbath, Family et autres Led Zeppelin), j'ai toujours trouvé cette chanson splendide. Si ces deux chansons doivent beaucoup à Donovan et à Melanie, Cat Stevens sait se forger un style, plus philosophique, plus sophistiqué, un peu glacial aussi, étrangement assez proche d'un Bryan Ferry.

Bien sûr l'atmosphère est folkeuse en diable, mais quand c'est pour nous offrir des chansons comme "Where Do The Children Play ?" on a du mal à s'en plaindre. Stevens aborde le genre avec une manière assez proche de celle de Dave Cousins. Je regrette d'ailleurs beaucoup la disparition de ce type de voix un peu déraillante, qui oscille entre les graves et les aigus alors qu'on se tape depuis 20 ans de la voix d'ado à la mue incertaine qui chante comme on fredonne en rangeant le foutoir dans sa chambre (ou alors, durant la décennie qui s'est écoulée depuis la rédaction de cette chronique, de voix plus que parfaites, lisses, sans aspérité, ces belles voix bien rassurantes, ces voix cocons qui se marient avec les conforts intérieurs des maisons bourgeoises). Et puis les textes sont ici bien plus sensés que la majorité de ceux qu'on nous infligeait à l'époque. "Je pense que c'est bien de construire des Jumbo jets, mais dites moi : où est-ce que les enfants jouent ?". Démagogique ? Peut être, mais qu'on regarde autour de soi, 30 ans plus tard avant d'oser le dire.
"Hard Headed Woman" montre que Cat Stevens ne souhaite pas se cantonner dans le dépouillement folk puisque les arrangements sont ici assez pléthoriques (et annoncent ceux de Catch Bull At Four). La mélodie ressemble malheureusement un peu trop à "Wild World" (qu'imprudemment elle précède). "Miles From Nowhere" tisse d'étonnants liens de parenté avec le Peter Hammill de Fool's Mate (si vous ne possédez pas cet album, je ne sais pas ce que vous attendez), dont l'influence perce à plusieurs reprises. Bousculée par des em
portements subits, cette chanson est à la base un Gospel sur lequel le travail de rénovation est impressionnant.
Après une 1ère face de cette qualité, et 6 mois seulement après l'album précédent, on pouvait se dire que le jeune barbu allait nous filer entre les doigts au deuxième acte. "But I Might Die Tonight", déclaration d'oisiveté sur l'autel de notre mortelle destinée, est une petite entrée en matière sans conséquences qui servit de support musical au film Deep End, et "Longer Boats" dérive des chants traditionnels des esclaves noirs du Mississipi (ou en tout cas souhaiterait le faire), mais reste illustrative et factice. On remarquera simplement que Steve Harley empruntera plus tard cette sorte de suspension dans la voix qui termine chaque refrain. En revanche, "Into White" est magnifique, digne d'un McCartney touché par la grâce. On pense aussi aux Stones de "Ruby Tuesday" (mais la version de Melanie a toujours été bien supérieure à l'originale). L'extrême précision avec laquelle Cat Stevens brode sa mélodie sur cet arpège ô combien usagé, est un exemple pour notre belle jeunesse. "I Built my house / From barley rice / Green pepper walls / And water ice / And everything emptying into white", qui peut oublier ces vers ?
"On The Road To Find Out" peut sembler plus anodine, mais l'évidence de la mélodie (qui doit une fois de plus beaucoup à Donovan) force l'admiration. On a du mal à imaginer qu'une telle maturité alliée à une telle créativité puisse appartenir à un garçon de 23 ans à peine. Quant à "Father And Son", Dylan aurait donné cher pour le rajouter à son catalogue (enfin je dis ça sans preuve). Le texte, confrontation entre un père bardé de certitudes qui ne sont qu'autant de conventions sociales, et son fils, qui, tenu dans l'indifférence décide de partir, est un moment d'une rare intensité et aussi d'une rare intelligence dans le monde généralement fort infantile du rock. Enfin "Tea For The Tillerman" illustre bien l'importance du gospel (un chant religieux, ce qui n'est pas sans importance pour qui connaît l'avenir de Cat Stevens) dans cette œuvre.
Chlorose tardive ou objectivité ? En tout cas, voilà un album que la rédaction anarchique de ces chroniques tous azimuts m'aura permis de (re)découvrir. Oubliez vos préjugés, vous devrez à cet oubli quelques instants de bonheur.
4 poin et un demi / 5
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