A l'instar de Jethro Tull (mais contrairement à Van Der Graaf Generator), Yes est un peu un navire Argo, qui, dans sa recherche de la toison d'Or, renouvela constamment son équipage mais conserva son nom. Le véritable a(r)mateur aime souvent à savoir ce que sont devenus les disparus. Ont-il été mangés par les requins du music biz ? Dérivent-ils à bord de quelque frêle esquif sur les océans infinis à la recherche d'un îlot (un label par exemple) accueillant ? Ont-ils retrouvé un navire à la mesure de celui qu'ils ont quitté (ou furent éjectés, selon les cas) ? Chez Yes, les deux premiers "missing in action" furent le guitariste Peter Banks, parti après Time And A Word en 1969, et Tony Kaye parti après The Yes Album l'année suivante, remplacés respectivement par les seniors virtuosos bavardissimes Steve Howe et Rick Wakeman. A noter que c'est cette première mouture de Yes, beaucoup moins symphonico-progressive que la suivante, que l'on peut voir en 70 dans Tous en scène, émission de variété de l'ORTF, animée entre autres par les Charlots ici tout en bas. Physiquement, il faut dire que le quintet avait alors ce qu'on appelle, la classe, et Banks et Kaye n'y étaient pas pour rien. Les raisons des départs de ces deux musiciens sont, il ne faut pas se le cacher, dues au fait que Jon Anderson et Chris Squire avaient une folle envie de créer un supergroup comme on disait à l'époque, et que les deux nouvelles coqueluches considérées comme des génies par toute la presse (l'un était dans Strawbs, l'autre dans Tomorrow) leur permettaient. Aussi, on signifia à Banks puis à Kaye, leur congé.

Flash est donc le groupe que ces deux répudiés (en fait, Tony Kaye donne plus un coup de clavier qu'il ne s'implique entièrement dans ce projet, d'ailleurs il est absent des photos promo du groupe) créèrent après avoir été débarqués. Bien sûr, qu'ils s'appuient autant sur le style de leur ancien groupe, et plus grave encore, du style adopté après leur départ (ainsi les parties de guitares sortent en ligne droite du Yes Album, sur lequel Peter Banks n'est plus) n'a pas contribué à leur donner du crédit auprès des critiques et des fans de Yes, passant pour des ersatz opportunistes. Ceci est toutefois injuste car même si cette inspiration parfois envahissante suscite une légère gène (on précisera que Peter Banks insinue que c'est Steve Howe qui copia son jeu), ils parviennent à imposer leur patte, j'aurais même envie de dire leur aile, tant cette musique est l'une des plus aériennes que je connaisse. Rien à voir avec la flopée d'aspirants spationautes via substances interposées qui tentaient d'offrir un équivalent stellaire et intergalactique sonore à leurs ouailles freaky. Non, il s'agit d'une légèreté qui, comme chez Free (mais dans un style tout autre), est due au jeu particulièrement phasé, des 4 musiciens. Car chez chacun d'eux, même chez le chanteur Colin Carter, croisement entre Jon Anderson, Robert Plant et Burke Shelley (Budgie), la même manière virevoltante et en apesanteur d'aborder leur instrument (cordes de guitares ou vocales donc, peau pour le fantastique Mike Hough).
Ce qu'il y a aussi de remarquable chez Flash, c'est qu'on sent une sorte de tranquille évidence dans leurs musique, qui semblait les destiner à voler dans les hauteurs de la notoriété. En effet, chez beaucoup de groupes seventies que le succès n'a pas couronnés, et ceci même s'ils étaient excellents et si je les apprécie, il y a quelque chose qui cloche dans les thèmes mélodiques parfois un soupçon laborieux, qui fut à mon sens toujours un
élément très nuisible pour que ce qu'on appelle le grand public, que le consumérisme flash incite à trier la musique la plus immédiatement accessible, s'en entiche.
D'ailleurs, tout sembla fort bien débuter pour Flash, dont le premier single, "Small Beginnings", qui ouvre ici l'album, fut même un mini-hit aux USA (29ème au Billboard). Dès l'intro et ses notes qui semblent tournoyer puis s'envoler comme des oies sauvages, on pense bien sûr à Yes, mais on pense aussi à ce que fera Be-Bop Deluxe 2 ans plus tard sur Axe Victim, album que je vénère et qui semble tirer beaucoup de ses meilleures idées de celui-ci. Tout de suite, ce qui frappe, c'est que ce progressif là possède une sorte d'élégance jazzy, et surtout qu'il est dépourvu de ces emphases un peu pompières qui hélas infectèrent trop souvent le genre. Mais c'est qu'il n'y a chez Flash guère d'emprunts, si ce n'est aucun, à la musique classique, évitant le piège des pataugas enfilées au premier solo. Les soli justement, parlons-en. Peter Banks se révèle un soliste éblouissant, jamais gratuit, doté d'un jeu à la fois dynamique et fluide, un enchantement. L'orgue de Tony Kaye donne à tout ça une pâte un peu rock qui leur sied à merveille. Si l'on ne s'ennuie jamais c'est que s'enchaînent harmonieusement styles et atmosphères toujours surprenants (et pourtant combien de fois ai-je écouté ce disque en 30 ans?), qu'y abondent les trouvailles, les soudaines brusqueries, les alanguissements, bref, comme le premier Captain Beyond, le seul d'Armageddon ou The Alchemist de Home (mais j'en oublie), on trouve ici ce qui manque le plus à la musique d'aujourd'hui, cette richesse d'inventions, cette profusion narrative qui rendait ces albums des compagnons de route increvables, car permettant sans cesse de retrouver, bribe après bribe, ces petits moments de jubilation ponctués de quelques charnières jouissives (j'essaie de manière compliquée de vous expliquer qu'on y prend du plaisir quoi). En 9 minutes, un vrai numéro de magicien d'où Flash fait sortir toute une ménagerie sonore.
Le second morceau, "Morning Haze", est une ballade qui évoque beaucoup celles, très réussies, de Budgie (un des rares groupes de Hard Rock avec Led Zeppelin à ne pas sombrer quand vient l'heure du morceau doux). Due au, et chantée par le, bassiste, Ray Bennett, elle distille une sensation de ruisseau qui dévale des roches cristallines, fraîcheur étonnante mais surtout, de nouveau incroyable ressemblance avec le Be-Bop Deluxe d'Axe Victim. Impossible que Bill Nelson ne s'en soit pas inspiré tant la parenté est frappante.
"Children Of The Universe" est de nouveau une longue suite qui, elle aussi, évoque le Yes du Yes Album (à mes yeux leur meilleur), tout au moins dans sa première moitié, et ce même s'il devient net à cet instant, que Flash a sa personnalité, et qu'en aucun cas on se croirait chez leurs anciens collègues. Soudain, à 4min40, la guitare de Peter Banks sectionne tout ça d'un riff en lame de rasoir (avec un quelque chose de
Robert Fripp) et le morceau part ensuite sur un solo de synthétiseur qui, miracle, est tout sauf pénible (et oui), relayé par la guitare de Peter Banks qui se paye le culot de débuter son solo sur le thème d'"Eleanor Rigby". On biche, savoure, bref, le marteau, l'enclume et même l'étrier, frétillent de conserve.
La seconde face est occupée aux deux tiers par le magnifique "Dreams Of Heaven" (même les titres sonnent Be-Bop Deluxe). Le morceau débute comme un final, puis une guitare acoustique d'une délicatesse absolue vient esquisser de façon de plus en plus appuyée ce qui devient le riff principal du morceau. Et une fois de plus, que personne ne hurle "on dirait Yes", l'auteur de ces modestes lignes l'avait remarqué merci. Je persiste cependant à affirmer que ce n'est pas du Yes, qu'on nous fait tournoyer ici, et qu'on n'est pas constamment pris pour des spectateurs de foire qui veulent voir la bestiole faire son numéro sur son manche ou sur son clavier. Car durant les 13 minutes de cette suite, on va se faire ballader dans une série de paysages sonores quand même assez ébouriffants, du plus violent au plus jazz (de Robert Fripp à Django Reinhardt), avec ce qui reste pour moi l'un des plus fantastiques solo de guitare de tous les temps (on fera un jour la liste de nos 10 soli préférés), Peter Banks faisant preuve d'une versatilité stylistique proprement insensée, mais, et c'est là le tour de force, sans jamais donner l'impression de vouloir aveugler l'auditeur qui de toutes façons a depuis longtemps les yeux fermés, la tête qui oscille, le corps en lévitation et qui survole son salon sans même faire un détour pour éviter le lustre. On aura compris que j'aime assez ce morceau.
Et l'album se termine dans une sorte de contemplation océane intitulée "The Time It Takes", rythmée par le flux et le reflux de vagues synthétiques qui accompagnent les arpèges de cette chanson de nouveau fort proche de celles de Budgie, avec qui Flash partage le triste privilège d'être éhontément mésestimé et oublié.
Pourtant cet album grimpa à la 33ème place des charts US, ce qui était quand même sacrément prometteur. Mais
les deux suivants ne réussirent pas à suivre son exemple. Il faut dire que
les pochettes qu'on leur concocta furent de graves entraves à leur succès. Pas que ces images d'évocation sexuelle (sans rapport aucun cependant avec les textes, plutôt oniriques) soient choquantes ou même laides. Mais si l'on regarde les pochettes des groupes progressifs qui pullulaient à l'époque (pour moitié dessinées par Roger Dean d'ailleurs, même celles de Budgie, pourtant un groupe de Hard Rock, et même celle de Badger, le groupe que formera Tony Kaye l'année suivante) on comprend que Flash n'avait guère de chance de pouvoir s'y faire une place iconographique. Leurs deux albums suivants, même s'ils sont un peu moins enthousiasmants que celui-ci, sont toutefois très bons, et donc ne peuvent expliquer cette désaffection.
Le plus grave est qu'aucun de ces 5 musiciens n'eut par la suite la moindre carrière convenable (sauf peut être Tony Kaye, qui devint le clavier de Bowie dans les années 80, mais qui se retira de la musique ensuite) alors que, vraiment, ils pouvaient tous prétendre à de jolies destinées. Peter Banks lui parut en passe de faire une carrière à la Jeff Beck lorsque son album solo paru (en 1974, avec John Wetton, Jan Akkerman, Phil Collins et Steve Hackett en invités) mais il changea brusquement de cap, se lançant dans une sorte de duo intitulé Empire qui parvint à ne voir paraître aucun de ses 3 albums, une sorte de record. Depuis, il mène une vie de guitariste assez obscur parsemé de quelques disques au devenir confidentiel (il n'a même pas été de la reformation de Syn sous la houlette de Chris Squire, il s'en explique ici). Il semble reprendre du poil de la bête (au plus grand soulagement de sa Banque sûrement) avec un trio baptisé Harmony in Diversity. Quoi qu'il en soit, ce Flash a laissé une certaine rémanence auditive à laquelle j'espère contribuer avec cette chronique.
4 poin et demi / 5
Cet album et le suivant (In The Can) ont été réédités sur un seul CD sous pochette ci-dessous (celle des dessous d'une dame).

Plein de vidéos et de sons ici (hélas en real player)
Extrait. Dreams of heaven
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