Encore une chronique parue dans Crossroads (rubrique Parallel Lines). Il est intéressant de la mettre en ligne car sur l'excellent site rock6070.com, on peut l'écouter en intégralité (ici) et donc confronter prose et son, épreuve de vérité toujours édifiante et parfois fatale au prosateur. Je suis prêt.
Musicalement et historiquement, c'est un disque passionnant. D'abord parce que pour certains exégètes (Denis Meyer, "Hard Rock Anthology 1968-1980"), c'est un des meilleurs albums de tous les temps, alors que pour d'autres, tout aussi exégètes (Vernon Joynson, "The Tapestry of Delights"), il est assommant, les autres (et probablement la plupart d'entre vous) n'en ayant pour leur part jamais entendu parler. Ensuite parce qu'en ce milieu des seventies où le rock commençait à tourner vinaigre (avec pour principal responsable l'opportuniste Bowie et son pitoyable Young Americans qui allait, par mimétisme ovin, entraîner tout le monde dans un crossover soul-rock simili-funky catastrophique) il témoigne d'une 3ème voie possible pour le rock, c'est à dire un compromis entre le hard rock Zeppelinien et le progressif de Yes, mais sans la lourdeur et l'emphase des sus-cités qui serait remplacés par de la célérité et une certaine élégance. Dans ce mouvement, hélas sans avenir, on mettra aussi les tentatives, tout aussi peu commercialement triomphantes, de Flash, de Patto ou de Tempest, seul King Crimson s'en sortant financièrement et instaurant des fondations musicales essentielles pour les 30 années suivantes. Enfin, parce qu'il s'agit tout de même de l'agrégation improbable de musiciens déjà fortement réputés : Martin Pugh (de Steamhammer), Louis Cennamo (de Renaissance et de Steamhammer), Bobby Caldwell (du Johnny Winter group, c'est lui qui officie sur le fabuleux concert du Johnny Winter And Live) et Keith Relf, des Yardbirds bien sûr, après lesquels il avait formé Renaissance, et pour lequel Armageddon sera la dernière formation avant trépas. L'ironie, c'est que Relf rêvait à cette époque de folkeries oniriques et que parti sur un coup de tête en Californie avec ses deux compères anglais pour voir si l'herbe y était plus verte (quoique la couleur…) il se retrouve à conduire un groupe particulièrement électrique, sorte de metal conceptuel qu'on appelle parfois du metal progressif, mais sans la connotation péjorative que le terme a parfois. En fait, ils avaient sous-estimé leur réputation individuelle outre-atlantique et voilà qu'on leur propose de signer un contrat pour un album, pour ce qui n'était à l'origine qu'une réunion de copains.
Dès les premières secondes de "Buzzard", on se doute qu'on ne va pas avoir à faire à du mou pour les chats. Le riff avait été créé par Pugh pour "Penumbra", sur le dernier album de Steamhammer. La parenté avec le King Crimson de Lark's Tongue In Aspic est frappante. Keith Relf déploie une voix rauque et teigneuse qui tout de suite emporte le morceau avant qu'un coup de distorse vienne lui prêter main forte. Ensuite des volutes de solo tous plus agressifs les uns que les autres font de cette tranche sonore du pain béni pour les axes victims. Et quand l'harmonica de Relf surgit on se croirait carrément chez Unsane. Pas pour rien que ce titre a ses fanatiques absolus.
L'épreuve de la ballade est toujours discriminante pour juger d'un groupe progressif ou de hard rock. Ici, "Silver Tightrope" a de forts relents Yes (le bon, celui des 3 premiers albums), Relf semblant même imiter la tessiture vocale de Jon Anderson. Mais la dimension contemplative prend le pas sur les constructions complexes et c'est très bien ainsi, le thème, superbe, se suffisant à lui même. Le final est splendide, presque digne de celui du "I Want You" des Beatles.
Retour au hard qui incise avec "Paths And Planes And Future Gains" qui est à mi-chemin entre Budgie et Yes, tout en riffs et en rythmes heurtés, empruntant finalement pas mal au Bo Diddley's beat. On regrettera juste que la production soit un peu légère et on aurait aimé un Chris Thomas pour s'occuper de ça.

D'autant qu'ensuite, "Last Stand Before" s'inspire plus qu'un peu du Led Zeppelin de Physical Graffiti paru quelques mois plus tard, mettant la faiblesse de la production encore plus en évidence. Mais finalement la comparaison n'est pas tant en défaveur d'Amageddon que ça, leur swing surpassant plutôt celui du pas pachydermique du groupe de l'ancien guitariste de Keith Relf (tiens tiens). Et quand sur le long final l'harmonica s'élève et converse avec la lead de Martin Pugh, difficile de ne pas se mettre à headbanger.
La suite finale, "Basking In The White Of The Midnight Sun", reste dans le même ton, Zeppelinienne dans le riff central mais fonçant comme un bolide dans une nuit de bombardement (cf. la pochette qui appartient à la grande saga des pochettes où les musiciens s'affichent en soldats plus ou moins amochés, voir Groundhogs, Canned Heat, Warm Dust, Country Joe etc.). C'est le moins convaincant des 5 mais pas assez pour plomber l'album. Et le solo d'harmonica, entièrement distorsé, de Keith Relf, restera comme son chant du cygne, suivi par le riff de guitare le plus heavy des seventies, préfigurant entièrement les Melvins.
Si avec ça, vous ne considérez pas qu'il y a une oreille à y jeter, j'avale mon clavier. L'échec commercial d'Armageddon est vraisemblablement dû à l'annulation de la tournée prévue en première partie d'Eric Clapton (encore un ancien guitariste de Keith Relf) pour soutenir l'album, mais Relf désirait de toutes manières se consacrer à des musiques moins électriques. Ironie tragique, c'est l'électricité qui l'emporta le 14 mai 1976. Sûrement un coup d'Armageddon.
4 poin / 5
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