On n’en finirait plus d’énumérer les disques maudits qui n’obtinrent pas le succès qu’ils auraient pourtant mérité. Cependant, certaines injustices flagrantes peuvent espérer un jour être corrigées ou redressées. C’est le cas pour la seule et unique production discographique du Hampton Grease Band. Ce disque a l’insigne privilège de figurer parmi les plus mauvaises ventes du label Columbia. Ceci ne tient pas au fait qu’intrinsèquement la musique proposée soit mauvaise, tout au contraire. Mais celle-ci est profondément différente de celle que le label était accoutumé à promouvoir dans le registre de la musique pop et rock. Pourtant en ce début des années 70 il ne manquait pas d’artistes audacieux qui bouleversaient les règles du marketing, de la promotion et de la production musicale.
Quand le disque fut publié en 1971 sous la forme d’un double album, le groupe existe depuis bientôt cinq ans et c’est en jouant des hits instrumentaux qu’ils font leurs débuts. Originaires d’Atlanta, il font en 68 un bref séjour à New York où ils rencontrent Frank Zappa. Un extrait de leur conversation en studio avec le compositeur fera son apparition sur le disque Lumpy Gravy. De retour dans leur ville natale ils entreprennent de jouer un répertoire essentiellement composé de blues ce qui leur vaut la réputation d’être le seul groupe blanc à jouer du blues dans la région. 68 est aussi l’année où la génération hippie étend son influence à toutes les grandes villes des Etats-Unis et à Atlanta comme ailleurs les communautés des « enfants-fleurs » grossissent. Des festivals sont organisés et c’est l’occasion pour le Hampton Grease Band de monter sur scène aux côtés de ceux qui, à ce moment, rencontrent un fort succès auprès de cette nouvelle génération psychédélique amatrice de musique rock. Le groupe participera à des free-concerts en compagnie de l’Allman Brothers Band, Spirit, Grateful Dead et jouera devant des audiences de plus en plus larges qui se déplacent pour les têtes d’affiche que sont Jimi Hendrix, John Mayall, B.B King. Glenn Phillips affirme sur son site Web que Procol Harum fut certainement le meilleur groupe qu’il ait jamais entendu en concert au cours de cette période.
Parallèlement à leurs prestations scéniques, les musiciens et particulièrement les deux guitaristes, conçoivent des morceaux de plus en plus longs, aux orchestrations complexes, balayant tous les styles. Après un changement de batteur et de bassiste, le groupe qui va enregistrer pour Columbia est constitué des musiciens suivants : Harold Kelling, guitare, chant ; Glenn Phillips, guitare, sax ; Bruce Hampton, chant, trompette ; Mike Holbrook, basse ; Jerry Fields, batterie, chant. Le label les signe et après quelques péripéties et embrouilles managerielles ils disposent de 17,000 $ sur les 75,000 avancés par Columbia. En un week-end ils enregistrent les trois titres les plus longs qui figureront sur l’album, le plus court faisant 18 minutes.
Halifax qui ouvre l’album expose assez bien quelle va être la musique jouée. Un mélange d’improvisations, de thèmes écrits où de nombreux genres se côtoient, du jazz à la soul stax en passant par le rock psychédélique et l’énergie d’un hard rock bancal. La voix du chanteur qui s’exténue parfois dans des étranglements et qui fait montre d’une énergie assez revivifiante n’est pas la moindre surprise de cet enregistrement. On pense parfois à Beefheart dont ils ont partagé l’affiche. Evans avec ses presque 18 minutes poursuit dans la même veine. Ca commence comme un blues rock qui progressivement lorgnerait vers des espaces plus libres où les guitares se font moins agressives et trempent leurs accords dans un psychédélisme west-coast. Bien sûr tout ça ne dure pas et de ruptures de ton en brisures de rythme le morceau fait défiler une fois encore tous les aspects de la musique du groupe qui décidément ne s’arrêtent pas à une formule bien arrêtée. Ce sont les guitares qui ici mènent la sarabande, chaque guitariste passant de soliste à rythmique avec une aisance déconcertante. Le morceau se concluant presque par une improvisation hispanisante, à deux guitares, seules, avec effets divers de vibrato et autres manipulations sur le volume sonore avant que la section rythmique ne les rejoigne pour une conclusion très électrisante. Hendon du haut de ses 20,13 mn est une suite en quatre parties de longueurs inégales où comme pour les précédents titres les guitares sont omniprésentes. Selon les moments on est face à un blues rock toujours en déséquilibre où les soli de guitares parcourent les gammes en ne ménageant pas les dissonances et en brisant les rythmes. Le chant toujours au bord de la rupture et la batterie inventant des tempi inusités dans la rock music de l’époque (certains penseront peut-être à Zappa en certaines occasions). En tous cas musique violente, agressive dans la 3° partie, Sewell Park. Et puis pour clore le disque une Improvisation d’une beauté confondante où seules les guitares et la basse improvisent accompagnées par le batteur, minutieux, parfois économe, précis, sachant se faire discret en ponctuant par les seules cymbales ou ses balais. Improvisation psychédélique remarquable qui aurait tout à fait sa place aux côtés des improvisations free form dont était coutumier le Grateful Dead. Progressivement le tempo s’accélère et les guitares se succèdent, se répondent, s’accompagnent et entament un dialogue tel que j’ai rarement eu l’occasion d’en entendre sur disque.
Columbia ne pourra se résoudre à publier ces trois titres fort longs pour un premier enregistrement d’un groupe peu connu en dehors de la région d’Atlanta. Il va être demandé aux musiciens d’élaborer des morceaux plus courts et au potentiel commercial plus avéré. En proposant un double album au groupe ils espèrent obtenir satisfaction et dépêchent sur place Tom Mc Namee pour les aider à réaliser de nouveaux titres programmables sur des radios. Malheureusement cet employé du label est aussi un amateur du groupe et de leur musique. Le résultat ne sera pas celui escompté, Mc Namee laissant le groupe jouer et improviser librement. Et de fait une nouvelle longue pièce va être ajoutée aux premières. Six qui, avec ses 19,31mn, est certainement le plus proche, parmi tous les titres enregistrés, de la musique de Captain Beefheart même si là encore le morceau est fort contrasté, parsemé de pauses, d’accalmies soudaines suivies du chant expressif et jamais uniforme de Bruce Hampton qui s’autorise même quelques notes de trompette comme le Captain jouait du sax (c'est-à-dire de manière viscérale et organique). Une guitare plus free se fait entendre sur la seconde moitié, improvisation sur laquelle le batteur encore une fois montre sa capacité à accompagner tout en étant créatif. Maria est un morceau un peu gag, tex-mex dans le fond, il dure ses 5 mn mais n’avait certainement pas un potentiel commercial tel que celui rêvé par les directeurs de marketing.
Hey old lady/Burt’s song est peut-être ce qui aurait pu constituer un bon single même si je doute quand même d’un succès éventuel. Il s’agit d’un rock pris sur un tempo très rapide mais la voix est toujours aussi agressive et la guitare se montre elle aussi tout aussi vive et acide. Lawton est une improvisation jouée par Glenn Phillips et Jerry Fields. Le tout débute comme une œuvre électroacoustique, larsen, cordes triturées, frappées à divers endroits du manche et du chevalet, effets divers produits à partir de l’ampli, le batteur menant progressivement le tout vers un capharnaüm de sons, de percussions, des voix venant se mêler au tout comme si on récitait un mantra.
On comprendra aisément que la réaction du label producteur ne fut pas des meilleures. Tom Mc Namee fut tout simplement viré et le disque finalement publié ne reçut quasiment aucune promotion. Les ventes furent trop faibles pour que le groupe puisse espérer en faire un second. Néanmoins celui qui dirigeait le Fillmore East de New York, Kip Cohen, écrivit une lettre au directeur de CBS pour lui dire que Hampton Grease Band était certainement parmi les meilleurs groupes qu’il avait programmés ces derniers mois et ce au moment où le groupe jouait le même week end que Zappa et John Lennon ; soirées documentées par un célèbre double album.
5 poin / 5
Cet article n’aurait pas été possible sans les informations proposées sur le site d’un des membres du groupe ici
Et vous pouvez aller écouter deux courts extraits, bien que le second soit le moins intéressant de l'album ici
| < Préc | Suivant > |
|---|






