

L'année de la première sècheresse que j'ai connue est un grand cru. Tout au moins en Golden Earring parce qu'en Bourgogne, Bordeaux ... etc ... je n'y connais pas grand-chose, pas même en Sancerre alors que là, je devrais ! (Je ne bois que de l'alcool à brûler, parfois à 90°, mais on n'en trouve plus et je trouve que celle à 70° est pour les petites fiottes, par pour les abominog !)
Mais tel n'est pas le sujet du jour, recentrons donc le débat. Comme tout bon millésime qui se respecte, c'est au fil des ans que les saveurs cachées vous apparaissent, vous titillent les oreilles, vous chatouillent les neurones musicaux. En 1976, donc, nos amis bataves, non contents d'avoir commis "To The Hilt" (très cher à dk je crois), enchaînent avec "Contraband", les bougres !
Pour la petite histoire, rappelons qu'en 1975 est sorti "Switch", précédé de "Moontan" en 1973, l'année 74 ayant été passée à surfer sur le succès de ce dernier album et de son single jackpot, "Radar Love". Seul un single ("Instant poetry / From Heaven from Hell") sortira cette année-là, sans doute pour faire patienter le public hollandais. Un tel enchaînement de joyaux en dit long sur l'état de grâce dans lequel se trouvent nos 4 amis durant cette période. 4 amis qui sont d'ailleurs 5 depuis 1975 et le recrutement de l'excellent leader de Cuby and The Blizzards (groupe de blues néerlandais), Eelco Gelling en deuxième guitare, slide la plupart du temps.
Et comme souvent, en tout cas pour ce qui me concerne, ces 2 albums de 1976 à la première écoute ne me marquèrent pas plus que ça le jour où je réussi à les dénicher. Car replaçons les choses dans leur contexte : j'ai découvert Golden Earring en 1980 avec "Prisoner of the Night", plutôt rock hard mainstream. Pris d'une passion pour ce groupe et après avoir contacté le fan-club, je me mis en quête de toute leur discographie et je dois dire que dans les années 80, trouver des vinyls de ces néerlandais dans une petite bourgade du centre de la France relevait de la quête du Graal. Il n'y avait pas d'internet, et non ! Comme j'vous l'dis ! Si je trouvai "To The Hilt" assez rapidement je ne dénichai "Contraband" qu'au bout de quelques années, tout à fait par hasard alors que je n'y croyais même plus, chez mon disquaire habituel dans un bac à solde pour la modique somme de 5 Francs ! Où l'avait-il caché pendant toutes ces années de recherche, hein ? (Bref, passons, paix ait son âme, je l'ai dévoré depuis ... à moins que ce ne soit la F**C qui l'ait fait à ma place !).
Je disais donc que ces 2 albums n'ont pas eu un effet immédiat sur mes prothèses auditives, bien qu'ils soient relativement différents l'un de l'autre. En ces années-là Golden Earring n'a d'ailleurs jamais fait 2 fois le même album. "To The Hilt" est très arrangé, beaucoup de cordes tandis que "Contraband" surfe sur des rivages plus funky et bluesy. L'album commence sur le justement funky "Bombay". Par funky j'entends rythmé et sautillant avec basse bien ronde, ne vous imaginez pas du Earth, Wind & Fire. Un hit en puissance qui n'aura toutefois qu'un succès d'estime (7ème place quand même). Lui succède "Sueleen" un peu dans la même veine si ce n'est que la slide de Eelco Gelling fait son entrée pour ne plus cesser de colorer les 33 minutes et quelques qui restent. De prime abord "légers" ces 2 titres sont bien moins anodins qu'il n'y paraît si on se laisse porter par les subtiles parties de guitares. George Kooymans n'a jamais été porté sur les solos à rallonge et gratuits, sa 6-cordes n'est là que pour sublîmer la musique de petites touches gracieuses, mais ici, secondée par Eelco, la guitare éclate et éblouit littéralement ce disque. La fête continue avec les 3 pièces maîtresses de cet album : "Con Man", où au plus fort du solo on croirait la paire Wagner-Hunter sur le "Rock'n'Roll Animal" du père Lou Reed, "Mad Love's Coming", longue pièce quelque peu progressive qui porte bien son titre et résume parfaitement votre état qui s'aggrave à chaque écoute de ce disque, et enfin "Fighting Windmills" où l'on retrouve les arrangements de cordes de l'album précédent. "Faded Jeans" et "Time's Up" cloturent ce petit bijou dans le même esprit que les 2 titres d'ouverture, mais un ton en dessous.
La question est sur le bout de vos lèvres : "Qu'est-ce donc que cet autre album : "Mad Love" ?". Tout simplement "Contraband" dans son pressage américain, mais pas si simplement que cela en fait. Il est sorti en 1977 et nos gentils alliés n'ont rien trouvé mieux de changer le titre, la pochette, l'ordre des morceaux et de virer "Faded Jeans" pour le remplacer par un nouveau titre, "I Need Love", en ouverture de l'album. Pour le reste du monde et des environs ce morceau se retrouve aujourd'hui sur l'anthology 4cd "The Devil Made Us Do It" sortie pour les 35 ans du groupe en 2000.
Il faut bien pourtant admettre que c'est indéniablement une valeur ajoutée et qu'il remplace avantageusement le plus anecdotique "Faded Jeans" de "Contraband". En effet "I Need Love" étale sur 7mn tout le talent, tous les talents devrais-je écrire, de ce groupe : rythme légèrement funky et mélodie facile progressent doucement pour exploser en arrangements de violons dont Golden Earring était un des rares groupes à aromatiser son rock sans que ce dernier ne tombe dans les sucreries ... A priori une seule version live de ce titre existe, sur le dvd du "Rockpalast 1982" dont je vous avais vanté les mérites ici même.

Toutefois on ne peut s'empêcher de pester contre les libertés que prenaient un peu trop les "maîtres du monde" avec les oeuvres des groupes européens quant à leur distribution sur leur territoire. L'exemple le plus frappant est bien sûr la discographie des Beatles totalement différente dans sa version officielle(donc anglaise) et dans sa configuration américaine. A l'époque où les albums n'étaient qu'une collection de chansons ce n'est pas trop grave (c'est-à-dire dans les 60s) mais plus tard, quand ils reflétaient un certain esprit, une ambiance propre au moment où ils étaient enregistrés c'est quand même foutrement manquer de respect pour l'artiste. Mais si les ricains avaient du respect pour le reste du monde cela se saurait ... depuis longtemps, non ? Les Rolling Stones furent un peu moins frappés par ce phénomène, mais Atomic Rooster, pour exemple de ce que je connais, en fut pas mal victime. Quant à Golden Earring c'est un joyeux délire ... L'album "Winter Harvest" s'appelle "The Golden Earrings" aux USA et comporte un morceau et une pochette différents. "Prisoner Of The Night" est renommé "Long Blond Animal". Le célèbre "Moontan" fut pour sa part autant remanié que le "Contraband" qui nous intéresse ici : 5 titres seulement dont 4 en commun avec l'édition que nous connaissons. Exit "Suzy Lunacy" et "Just Like Vince Taylor" remplacés par une nouvelle version de "Big Tree, Blue See" dont la version originelle se trouve sur "Golden Earring" (1970) (lequel est connu sous le titre "Wall Of Dolls" ou encore "Back Home" !!!). Bien sûr la pochette est différente, il faut dire que cette femme dénudée a sans doute choqué nos chères âmes sensibles outre-atlantique : un attirail de grenades, pistolets et fusils eut été de bien meilleur goût ! Passons ...
Pour en revenir à "Contraband/Mad Love", et puisque je citais les Rolling Stones un peu plus haut, si j'osais (et j'ose), je dirais que c'est leur "Sticky Fingers", Eelco Celling étant le Mick Taylor du groupe. De la slide partout qui illumine la musique, mais la 5ème roue du carrosse n'ayant pas accès aux compositions. Et bien sûr il quittera le groupe peu de temps après, en 1978, pour des raisons tout aussi nébuleuses : trop d'ombre faite à "Jojo" Kooymans ou ras-le-bol de n'être qu'un guitariste ... ou un peu des 2 ? L'énorme biographie que je possède l'explique sans doute mieux mais je maîtrise déjà peu le français, alors le flamand je ne vous raconte même pas ! Comme "Sticky Fingers" ce disque est aussi celui où le groupe s'essaye à des choses un peu différentes, le point culminant de leur créativité. Et quand on navigue sur de tels sommets depuis déjà quelques années, derrière il n'y a que le vide, les abysses. Et je pense que le groupe l'a bien compris : Barry Hay le dit lui-même en ouverture du live qui ponctuera cette fabuleuse période créatrice : le chapitre se clot ici.
Non pas que la suite soit médiocre, j'aime beaucoup les albums jusqu'en 1982, c'est à dire jusqu'à "Cut", mais c'est bien moins flamboyant, plus "mainstream", chansons courtes et efficaces. Le groupe a sans doute eu l'intelligence de sentir l'air du changement dans ces années 76/77 pour ne pas continuer dans une voie que des révoltés allaient balayer en 3 accords. Et c'est tout à leur honneur de s'être ainsi remis en cause. Mieux vaut s'arrêter dans un tel état de grâce plutôt que continuer à appliquer une recette qui mènera immanquablement au déclin, tout au moins créatif. Car dans le cas des Stones le porte-monnaie est toujours bien rempli, merci pour eux. Toutefois, plus tard, le groupe ne sera pas aussi avisé et va par tous les moyens tenter de rééditer le hit de 1982, "Twilight Zone", en sortant des albums de plus en plus abominables jusqu'au renouveau des 90s.
Mais que vois-je ? Diantre, 9000 caractères pour une simple chronique ! Moi qui rechigne à lire les chroniques fleuves, et encore plus sur un écran, me voilà victime de ma propre passion pour ce groupe en général et pour ce disque en particulier à chaque fois que je pose les oreilles dessus ... A ceux qui ont donc eu le courage de me suivre jusqu'ici, je conseillerai la recherche de la version "Mad Love" plutôt que "Contraband". Je vous souhaite par là même bonne chance car dénicher ces 33 tours aujourd'hui ne me semble pas une mince affaire, or seul l'officiel "Contraband" a été réédité en cd. Mais tant que vous y êtes, ne soyez pas mesquins et offrez-vous tous les albums de 69 à 77 ... pour commencer ! Je pense que l'autre fan sur ce site ne me contredira pas sur ce dernier point.
À écouter:
le léger et rafraîchissant Bombay
l'ambitieux Fighting Windmills
A voir (le son n'est pas fameux):
le sublime Mad Love live en 1977.
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