Premier paradoxe de ce disque extraordinaire : alors qu'il s'engageait dans une carrière solo assez rock' n roll hero, voilà Ian Hunter qui revient subitement à ses amours Dylaniennes, peut être traumatisé par l'excellence de Blood On The Tracks, paru 8 mois auparavant. Second paradoxe, alors qu'il embauche une brochette de pointures jazz (Jaco Pastorius, David Sanborn), tous capables des prouesses techniques les plus ébouriffantes, le voilà qui offre son album le plus simple, dépouillé, quasi primaire. Si l'on ajoute que Chris Stainton, alors séparé de son Cocker unhappy, était au piano, et l'inévitable Ainsley Dunbar aux baguettes, on comprend que le beau linge était amidonné. Conscient de l'enjeu, Ian Hunter a délaissé les facilités et raclé jusqu'à l'os ses mélodies pour ne pas faire perdre leur temps à ces messieurs. Mais le plus merveilleux c'est encore les textes, dont la justesse et la poésie sont largement au niveau du Ray Davies de Muswell Hillbillies. Musicalement, le ton général est au mid-tempo semi-acoustique, assez proche du Dylan de New Morning, mais avec la classe des virtuoses qui l'accompagnent et qui semblent s'appliquer à servir sans envahir, ce qu'on pourrait appeler "la gestion intelligente de la richesse".
La mélodie du superbe "Letter To Brittania From The Union Jack" est très inspirée de "Your Song" d'Elton John, mais là encore la grâce avec laquelle le quintet fait onduler en apesanteur le thème central du morceau fait oublier cette similitude. Ensuite, c'est le plat de résistance (à la connerie américaine), celui qui donne son titre à la galette, une charge invraisemblable contre l'Américain moyen, martelée sur un riff de piano si simple qu'il évoque un 45 T de Jerry Lee Lewis passé en 33. Il faut entendre notre anglais exilé hurler avec ironie "And I don't understand all this, being an american alien boy" pour savoir à quels rideaux la rock music peut parfois grimper. "Irene Wilde" est une ballade exquise, proche de Procol Harum, consacrée à une jeune fille qui le snoba dans son enfance et à qui, finalement, il doit sa destinée. Le seul moment authentiquement rock du disque est "Restless Youth" mais étrangement, alors qu'à la base il est évident que la composition est assez proche de "Violence" ou "Crash Street Kids", ici le morceau patine et dérape perpétuellement sans jamais démarrer.
Ensuite les choses se gâtent un peu, la seconde face (vive le vinyl) évoquant assez celle du Timeless Flight de Steve Harley, lui aussi en pleine tentative de reconversion post glamour. Sur "Rape", les chœurs Gospel noient les dernières traces d'émotion déjà bien détrempée par l'emphase Dylanienne et sur "You Nearly Did Me In" la surenchère à laquelle se livrent les choristes, auxquelles se sont adjoints les Queens, ruine un peu la mélodie. Le meilleur titre de cette face reste "Apathy 83", sorte d'état des lieux de la musique, 8 ans après "Sympathy For The Devil", et dans lequel les trouvailles abondent, de cet accordéon inattendu à la basse chantante de Jaco Pastorius qui accompagne de ses volutes surannés cette chanson dont le tempo évoque une road song à se fredonner dans le désert californien. On notera cette dernière strophe désabusée "There is no rock' n roll no more, just the music of the rich", qui, en 1976, était quasiment un appel au punk. L'influence Dylan est particulièrement manifeste sur "God (take 1)" véritable plagiat du maître. Ce copié-collé musical peut paraître too much, mais comment ne pas trouver, dans l'aveu même de cette révérence, une humilité bienvenue. Surtout que le texte d'Ian Hunter (conversation à bâtons rompus avec Dieu qui fait penser à celle de Sade avec le même) est après tout plus passionnant que les apophtegmes théologico-métaphoriques de Dylan.
Tout ceci ne permit hélas pas à Ian Hunter de s'imposer définitivement comme songwriter, ce que venait de réussir, dans un style plus emphatique mais plus en phase avec le marché américain, Bruce Sprinsteen (Born To Run, carton planétaire de l'automne 1975). Sûr qu'Ian Hunter avait lui aussi pensé à un tel destin, mais il s'y prit trop mal. Trop d'ironie, trop de subtilité. Loin d'être le désastre commercial qu'il se plaît à décrire partout, All American Alien Boy se planta surtout aux USA. Il reste un des grands albums maudits du XXème siècle.
5 poin / 5
Paru dans Crossroads n° 13, rubrique Parallel Lines
| < Préc | Suivant > |
|---|






