Si je vous dis : Limo, Hanz & Ufo, vous allez me dire : kézako ? Et si je vous répond qu'il s'agit de brillants gnomes producteurs d'orange, alors vous ne serez pas plus avancés. Et pourtant, je ne vous mentirais pas. Car derrière ces pseudos aussi recherchés qu'un plat de choucroute dans une droguerie, se cachent en fait trois individus qui sont nos cousins Germains de Nurenberg. De là à en déduire que ces allemands seraient des musiciens pratiquant un rock à tendance krautrock dopé aux psilocybes, il n'y a qu'un pas que je vous propose de franchir puisque en fait, c'est le cas. Alors bien sûr, l'orange qu'ils nous proposent de presser afin d'en savourer le jus n'est pas à proprement parler un fruit, car même si celle-ci s'avère être à la fois acidulée et sucrée, il n'en reste pas moins qu'elle n'est pas une sphère mais un simple disque. Et à moins que vous ne rangiez vos disques dans un compotier avant de mordre dedans à pleines dents ou d'en faire de la confiture, vous conviendrez avec moi qu'il ne peut forcément pas s'agir d'un fruit. Et que peut donc être un disque se faisant appeler Orange, produit par des gnomes, même brillants, si ce n'est une oeuvre musicale à écouter ? La réponse se trouve dans la question et nous y voilà donc.
Les Shiny Gnomes puisque c'est d'eux dont il s'agit, ont fait paraître leur huitème album en 1993 sur le
label Rough Trade. Armés de guitares hurlantes, d'une basse rebondissante, d'une batterie claquante, de quelques claviers épars, de percussions tourbillonantes ou ornementales et même d'un sitar venant pleurer des larmes orientales sur un titre, le groupe propose tout au long de ces douze morceaux un rock psychédélique confondant d'aisance et d'immédiateté n'en cachant pas moins moult subtilités à découvrir au fil d'écoutes successives. Que ce soit au travers de trips purement planants gorgés d'acousticité et de lancinances électriques propres à faire danser en volutes ondulantes comme une fumée bleue n'importe quel quidam doté d'oreilles kaleidoscopiques, ou encore via des assauts énergiques boostés par des murs de guitare aussi tranchants qu'un fil à couper le beurre, les Shiny Gnomes s'appliquent à faire entrer l'auditeur au sein de leur empire à la personnalité à la fois fugitive et prégnante. Car plus qu'une succession de morceaux, l'album se veut être une immersion totale dans un univers rougeoyant et puissamment lysergique dont le plein effet ne peut être mesuré qu'en dégustant l'objet dans sa globalité et sa chronologie. Allant puiser sa sève dans les racines d'un krautrock puissant mâtinées d'une essence tempêtueuse toute hawkwindienne, le groupe parvient à construire sa propre identité en y insufflant des dérives et errances psychédéliques faites d'enrobages acidulés fourrés aux bruitages évocateurs et en gardant toujours en réserve une pulsation rock binaire et évidente asseyant des mélodies accrocheuses mais toujours travaillées. Le chant de Limo, fait d'une voix feutrée et très légèrement nasillarde semble toujours un peu en suspension dans l'éther et s'affuble d'une petite touche d'insolence fort s
eyante. Les guitares lorsqu'elles s'envolent, ne le font pas au travers de solos à proprement parler, mais tournoient en strates grinçantes et électriquement hypnotiques. Et si la recette peut paraître éculée et usée jusqu'à la moëlle, il n'en reste pas moins que les Shiny Gnomes parviennent à transcender celle-ci par une singularité et un son reconnaissable entre mille qui font toute la saveur de cette Orange intemporelle et délicieusement gustative.
Alors si votre tapis volant n'a rien fait d'autre que stagner impertubablement depuis qu'il est prisonnier des pieds de la table basse, n'hésitez pas. Apportez-lui cette Orange et cramponnez-vous bien. Le décollage est immédiat et le voyage, s'il est riche de paysages multicolores, n'en reste pas moins mouvementé et sujet à de grandes variétés climatiques.
extrait : city mirror
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