Lorsque je lève les yeux vers les étoiles — vision qui dépassera à jamais l'entendement —, je sais que ne fais qu’observer leur aspect d’il y a plusieurs milliers ou millions d’années, tant elles sont lointaines et que la lumière qu’elles émettent met de temps à parvenir jusqu’à la Terre. Je sais aussi que, entre toutes les étoiles que nous apercevons s’en nichent des billions d’autres, et plus encore au-delà.

Eric McFadden est pour moi, depuis quelques années, comme un ciel nocturne : une inépuisable source d’émerveillement. Dans la galaxie McFadden, dont les bras spiralent du blues de bayou au heavy rock, via des influences gypsies (Django Reinhardt est l'un de ses maîtres), à peine une nouvelle étoile attire-t-elle mon regard — nouveau disque, nouveau projet, nouveau concert — que, aussitôt, en surgit une autre, déployant tout son potentiel de rêve et d'énergie. Et moi ! et moi !, semble-t-elle me crier.
Medicine, le premier album du duo Sons of Crack Daniels, qui réuni McFadden et Pat MacDonald (notamment ex-leader de Timbuk3) aura ainsi mis quatre ans à traverser l’Atlantique jusqu'à ma platine (à vrai dire, l’album n’est pas distribué en France et il faut le commander directement sur le site du groupe ou sur amazon.com). Et ce juste au même où le bonhomme semble nous la jouer supernova :
- reédition cet été de l'excellent Diamonds to Coal du Eric McFadden Trio (avec des titres emblématiques comme Workin for a Dead Man ou I Feel Too Good to Die, l'instrumental Einstein Wardrobe, ainsi que les reprises de Hey Bulldog, des Beatles, et de Folsom Prison Blues, de Johnny Cash);
- sortie cet automne, du Tribute vol.2 : Pull a Rabbit Out of This Hat, le premier volet (le second étant le futur Vol.1...) d'une série de reprises réalisées par le maestro de la six-cordes (avec au programme David Bowie, Tom Waits, Led Zep', Leonard Cohen, Thin Lizzy, Prince, Johnny Cash, les Beatles, entre autres) ;
- grosse tournée française d'Eric McFadden, en octobre-novembre (après des passages estivaux aux festivals de Patrimonio et de Cognac), avec sa bassiste attitrée Paula O'Rourke et le batteur Fabrice Trovato…

Peut-être l’observatoire du label Bad Reputation, qui a été le premier à détecter la brillance de l’objet stellaire McFadden, réparera-t-il un jour cette injustice, qui confine un disque de la trempe de ce Medicine dans son recoin d'univers. Surtout que la naissance du duo Sons of Crack Daniels, telle que narrée sur son site, vaut bien la théorie du Big Bang : il était une fois un homme un homme qui aimait les femmes, et deux femmes qui aimèrent cet homme. Tous trois firent un peu la fiesta. Allez savoir ce qui se passa… Le fait est que, neuf mois plus tard, les deux femmes donnèrent chacune naissance à un enfant, Cracker (aka Pat MacDonald) et Blaker (aka Eric McFadden). Mais leur père était mort entre-temps. Les deux femmes louèrent un appartement ensemble et élevèrent ensemble les deux demi-frères de sang, véritables frères d’â(r)mes, en somme…
Avouez que l’histoire mériterait d’être vraie ! Comme d’habitude avec la musique de McFadden, la surprise et la mort sont intimement mêlées et, d’ailleurs, elles se tiennent ensemble, au même endroit : au tournant.

L'analyse spectrographique de Medicine ne laisse aucun doute quant à sa provenance extraterrestre (mot qui, dans le Larousse, devrait bientôt être donné comme synonyme de "mcfadenien"). On y retrouve la voix chaude, tomwaitsienne et quasi lascive par moments du grand gaillard, et ce songwriting qui épaissit à lui seul le mystère de l'énergie noire : comment tant de talent peut-il rester caché? Mais que fait la police scientifique? Comment un type peut-il écrire avec une telle facilité des chansons comme autant de flashs lumineux, qu'il s'attaque au rock rocailleux ou au blues bouseux ?
Pourtant, comment décrire la musique de McFadden? Autant vouloir tendre le bras pour toucher les étoiles! Ses frontières extrêmes sont à chercher dans le folk et le stoner bien heavy. Rien de bien neuf dans le télescope, me direz-vous. Sauf qu’il règne dans Medicine une rootsitude inhabituelle chez Eric. Le duo est, avant tout, un duo guitaristique. Pour le reste, la voix de McFadden domine, même si celle de Pat MacDonald l’accompagne souvent. Quant à la batterie, c’est encore McFadden qui s'y colle, mais sa performance pourrait rester dans un des replis de l’univers chers à Jean-Pierre Luminet qu’on n’en pleurerait pas.
Chaque chanson développe un thème simple et le fait tourner. Et comme McFadden est un mélodiste de génie, quasiment chacune se met à résonner dans votre tête rapidement, telle une planète orbitant autour de son étoile et ne cessant de resurgir. Les enchaînements laissent parfois pantois. Ce Daddy’s Hard to Please endiablé, mandoline en avant, pourrait porter la mention "musique trad., début du XXe s., Californie" que personne ne penserait à la remettre en cause. Sauf que le titre suivant saute à pieds joints sur les plates-bandes de Queens of the Stone Age. Ajoutons deux reprise: Weary Blues From Waiting (Hank Williams) et Rollin’ n’ Tumblin (Muddy Waters). Le groupe lui, décrit simplement sa musique comme "A goddam good time !" J'ajouterais : so far away, so good…
4 poin/5
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