Le chant des guitares de Jack Rose tient d'une main tendre le blues et la country originelle mais se refuse à vivre décharné. Il est une mollesse pleine et un trop plein magique. Gorgé de douceur. Toutes ces notes, trop enveloppées, tu les grappilles avec volupté... pourtant toute sur-démonstration technique semble une idée si sotte en écoutant Jack Rose qu'on ne pourrait le soupçonner d'en jouer autrement que pour émouvoir et distordre amoureusement les temps du blues. La musique orientale y est sans doute pour beaucoup dans la sensation d'une temporalité légèrement modifiée, comme une altérité subtile de l'americana traditionnelle.
L'album de Jack Rose le plus évidemment marqué par les sonorités orientales est sans aucun doute Kensington Blues (2005), et bien sûr son live Raag Manifestos (2004)... Mais qu'il s'attaque à des standards de Blues d'avant-guerre, comme sur ce Luck In The Valley, ou arbore plus clairement des compositions bâtardes, la plupart du temps s'esquisse le raga indien ou autres orientalismes radicalement exotiques dans le rapport du son au rythme et aux longueurs. Ne jamais oublier que beaucoup d' avant-gardes plus ou moins "savantes" (John cage, La Monte Young, Eliane Radigue, les minimalistes, etc...) ont bousculé les codes de la mélodie et de la construction occidentale en s'abreuvant de ces différences là, comme ces Gamelan de Bali qui jouaient pendant plusieurs jours d'affilé. Et voilà qui est sans doute la pierre angulaire qui réunit le travail généreux du guitariste solo aux expérimentations à priori revêches de son travail en groupe (Pelt, fans de drones et autres joyeusetés absconses).
Jack Rose a bien sûr un ancêtre tout désigné: John Fahey, ce guitariste étrange qui osa tout, comme se faire passer pour un hobbo noir en début de carrière (marqué par le blues le plus primitif), puis intégrer Inde, influence classique dans ses pièces, jusqu'à travailler le montage de bandes tel un compositeur de musique concrète. Cependant Jack Rose se démarque par cette sensibilité morphinique, ce feeling languide, proche aussi d'un psychédélisme qui n'éclorait pas.
Depuis 2001, Jack travaillait en solo, et cet album sera son dernier. Il fait partie de la belle brouette de morts musiciens de l'année 2010. Plus discrètement encore que Vic Chesnutt (moins écouté encore aussi), il s'en est allé à l'âge indécent de 38 ans (la drogue tue, ça commence à se savoir). Mais ce Luck In The Valley était déjà en boîte. Avec une poignée de musiciens (Banjo, harmonica, petites percussions...) concis, il enregistre cet ensemble plutôt court (une demi-heure) de chansons dont des reprises de standards antédiluviens comme St-Louis Blues. Une ré-interprétation du patrimoine américain, qui mine de rien ne sacrifie pas à sa singularité un respect touchant des anciens...
Extraits sur le site du label Thrill Jockey (lecteur colonne de droite)
Jack Rose - Kensington Blues (2005)
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