En 1987 The Art Ensemble Of Chicago sculpte en panoramique l'histoire de la musique noire, le temps d'un album intitulé Ancient To The Future. Dans l'ordre, Duke Ellington, Otis Redding, Bob Marley, Hendrix et Fela Kuti sont honorés tour à tour par cette pâte d'or, souple, que souffle et bat l'ensemble. L' Art Ensemble a déjà parcouru bien du chemin depuis ses débuts fin 60's et c'est tranquillement que la troupe de Lester Bowie cannibalise à la suite avec volupté No Woman No Cry et Purple Haze. L'histoire des rapports entre Jazz et autres musiques noires est déjà passé par moult épisodes épiques ou tumultueux.
Miles Davis absorbant littéralement le Funk de Sly Stone et les guitares d'Hendrix pour les recracher en fluide sombre et complexe n'appartenant qu'à lui. Sun Ra et son Afro-centrisme, mêlé d'ésotérisme et de science fiction. Archie Shepp et la Soul le temps d'un fabuleux Attica Blues. Ce Free-Jazz de Chicago, dont est issu l'Art Ensemble Of Chicago, celui de l'AACM (1965), dont le slogan était ce "Ancient To The Future: Great Black Music". L'AACM, organisation toujours en activité, par ailleurs éducative (et par conséquent politique), a prôné la levée des barrières entre le jazz et grosso-modo... tout le reste: musique classique et contemporaine blanche, occidentale, musique africaine, du monde, et surtout toutes les autres musiques noires...
L'idée de World Music semble naturelle dans notre système désormais dit "Global". Pourtant si la tendance actuelle est parfois au gloubi-boulga généralisé, les métissages de musiques lointaines les unes des autres n'ont fait que progressivement leur chemin au grès des découvertes d'artistes, de la circulation de la culture musicale, mais aussi de volontés musicales politiques, ce qui est particulièrement vrai du jazz noir. Le cas de la musique africaine permettant à la fois de reconstruire les ponts qui ont mené un peuple d'un continent à l'autre (et d'une condition à l'autre) et d'ouvrir une musique jazz considérée comme trop limitée.
Le disque Reggaeology d'Hamid Drake & Bindu se situe à coup sûr dans la lignée de ces rencontres, mais le percussionniste est d'une autre génération. Etre un musicien dit "World" et en même temps un compagnon de George Lewis ou Fred Anderson tous deux membres de l'AACM ne pouvait que le porter vers ces mutations Great Black Music, mais avec une vision plus souple. La hiérarchie théorique musicale dit: le Jazz est supérieur au Reggae, au Hip-Hop. Pourtant. Pourtant, rares sont les jazzmen qui ont su intégrer ces pulsations à leur oeuvre sans les dépouiller de leur puissance (ou de leur venin). Hamid Drake et son ensemble Bindu (sur ce troisième album), ne trouvent pas la voie de l'absorption (n'est pas Miles Davis ou lester Bowie qui le souhaite!) mais, à l'inverse, se glissent avec naturel (ce qui n'est pas rien) dans l'hypnotique des rythmiques reggae et dub. Le drumming de Drake n'étant jamais aussi sensuel et équilibré que lorsque le groupe se lance dans les grooves jamaïcains les plus prolongés de l'album. Dans les interstices, l'Afrique se fraye un passage via le guimbri et quelques titres nageant au-delà de la Jamaïque pour le grand continent noir. Quelques tablas poussent parfois le tout vers le grand bouillon mondialisé, mais plutôt en finesse. Napoleon Maddox, membre MC de IsWhat?! ( Hip-Hop-Jazzophile) chante, récite, envoie une beatbox se projetant (et l'ensemble avec lui) vaguement vers un scat de notre temps entre Hip-Hop et Free-jazz. La section cuivre (un Bindu réduit à deux membres de ce côté-là) et la guitare restent sobres, plus au service de la pulsation que de la pyrotechnie, malgré quelques séquences aussi joliment cocasses que poétiques (l'introduction du disque). A tel point qu'on arrive à se demander si Reggaeology (ornements à l'africaine mis à part), n'est pas tant un disque de jazz qu'un disque déjanté de reggae joué certes par des jazzmen. C'est que Reggaeology, postule sans doute, justement, à ce statut de "Great Black Music", comme le suggère le label RogueArt qui accueille l'enregistrement. - un label jazz basé en France et dont les dires ne sont certainement pas plus bêtes que d'autres, au vu de l'exigence et des prises de risques artistiques qui caractérisent ses publications ! - ...

Membres de Bindu sur Reggaeology
Hamid Drake: drumes, tabla, frame drum (tambour), vocals
Napoleon Maddox: Vocales, Beat Box
Jeff Parker: Guitar
Jeff Albert: trombone, hammond organ
Jeb Bishop: Trombone
Josh Abrams: Double Bass, guimbri
Extraits ICI
Pour acheter le disque et consulter le reste (passionnant) du catalogue: Site du label RogueArt
Sur le parcours et les nombreuses collaborations D'Hamid Drake
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