
Accompagné de Scott Amendola à la batterie et de Devin Hoff à la contrebasse –non, il n'y a pas de chanteur– , il dessine les contours d'un jazz ressuscité, qui se trouverait renforcé de par sa rencontre avec le post-rock de Tortoise et avec les mélopées bruitistes de Jim O'Rourke et Sonic Youth. Dès le premier morceau, "Caved-In-Heart Blues", on est dans le bain, avec une sorte de blues abstrait sublime, habité par les arpèges tissés par la Fender Jazzmaster de Cline. Plus loin, sur "Attempted", Cline et ses acolytes tamisent la furie créatrice du Mahavishnu Orchestra, pour en retirer toute la pompe outrancière et le lait de chèvre et ne conserver que le plaisir du jeu et l'audace. Le lent "Mixed Message", long de quinze minutes, se mue peu à peu en un inquiétant maelstrom sonore, parfaitement irrésistible.
L'une des grandes qualités de la musique de Nels Cline, c'est de ne jamais totalement s'engouffrer dans les précipices d'un free jazz, devenu stérile à force de trop vouloir provoquer. Cline est plutôt un héritier de Wayne Shorter et de Miles Davis, du temps où ces derniers, par le biais d'un jazz modal de toute beauté, développaient une musique subtile et souvent atonale, n'explosant que rarement afin de conserver tout son mystère.
Pourtant, Cline est aussi un musicien contemporain, il a joué avec tout ce que la scène post-punk américaine pouvait compter de cinglés, il s'est abreuvé à la source du rock le plus noisy et de la pop la plus expérimentale. De plus, sa musique n'arrête pas de mûrir. Des trois disques sortis par le trio, le dernier est celui qui maîtrise le mieux le chaud et le froid, le mélange entre jazz modal, blues lancinant et rock expérimental. Peut-être cela est-il dû au fait que c'est également le premier à sortir depuis que Cline est entré dans Wilco, dont le batteur Glenn Kotché est venu prêter main forte le temps d'une composition. Du coup, c'est le disque idéal à mettre entre les oreilles de n'importe laquelle de vos connaissances vous affirmant d'un air suffisant que le jazz est mort et qu'il ne se passe désormais plus rien d'intéressant. A l'instar d'autres musiciens de sa génération tout aussi passionnants –Dave Douglas, Ellery Eskelin et Matthew Shipp pour citer mes préférés–, Cline, par le biais de ses différents projets, déplace les frontières existant entre classicisme et expérimentation, écriture et improvisation, harmonie et dissonance. Son jazz constructiviste fait partie des musiques les plus précieuses du moment.
POUR ALLER PLUS LOIN :

A part cela, Cline a sorti une pléthore d'albums, plus ou moins trouvables. Je conseillerai plus particulièrement ses derniers disques. New Monastery (2006) est un hommage au pianiste Andrew Hill, décédé la même année. Cline y joue avec un nonnette dans lequel officie son frère jumeau Alex Cline à la batterie. C'est un disque très écrit avec de très belles improvisations collec
tives. Son dernier disque, Coward (2009), est une merveille sur laquelle il joue tous les instruments (essentiellement des guitares avec des overdubs). Il rend hommage à Thurston Moore ainsi qu'à sa mère décédée récemment. C'est un disque difficile qui pourtant se révèle bouleversant au fur et à mesure des écoutes. Nels Cline a joué au sein des Geraldine Fibbers, le groupe de Carla Bozulich et il continue de participer à la plupart de ses projets. Le dernier en date s'appelle Evangelista et il est hautement recommandable.Enfin, Nels Cline n'est qu'un des nombreux artistes enregistrant pour le label Cryptogramophone, créé par son ami le violoniste Jeff Gauthier. Le label, qui publie également les disques d'Alex Cline ainsi que ceux de Bernie Maupin, le clarinettiste de Miles Davis et Herbie Hancock, est à l'image de la musique de Nels Cline, entre écriture contemporaine et musiques improvisées. Il y a une couleur et une identité sur ce label, et pour ne rien gâcher, les digipacks sont le plus souvent sublimes. Je conseille vivement d'aller y jeter un oeil et une oreille.
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