Quarante ans après leurs parutions, voilà enfin réédités les deux enregistrements de Patty Waters pour le fameux label ESP (le même qui publiera Albert Ayler, c’est d’ailleurs ce dernier qui amènera Patty Waters à enregistrer pour ESP, Paul Bley, Gato Barbieri, Pearls Before Swine, The Fugs, O-Coleman et de nombreux autres dont Sun Ra, c'est-à-dire nombre d’artistes et musiciens qui en cette seconde moitié des années 60 pousseront encore plus loin la liberté d’expression ; la devise écrite sur la plupart des pochettes de disques édités par le fondateur du label, Bernard Stollman, disait « The artists alone decide what you will hear on their esp-disk »). Quarante longues années donc pendant lesquelles ces disques ont fait l’objet de recherches souvent insatisfaites et frustrantes. Seuls quelques amateurs ou collectionneurs chanceux et fortunés, possédant les enregistrements de la dame, pouvaient se prévaloir de connaître ces disques ! A partir d’aujourd’hui nombreux, j’espère, seront ceux qui pourront se vanter d’appartenir au cercle restreint des auditeurs d’une si belle et exigeante musique. Belle parce que vraiment, ici, on atteint des sommets dans l’art du chant et de l’expression. Exigeante parce que tout de même certaines plages de ces disques sont pour le moins hérissées de galets bien œuvrés et polis par la voix et cependant dérangeants pour une découverte soudaine et non préparée.
Sur le premier disque (enregistré en décembre 65 à New York) et simplement intitulé Sings, Patty Waters est
accompagnée du pianiste Burton Greene, du bassiste Steve Tintweiss et de Tom Price à la batterie sur le long morceau, largement improvisé en studio, de la face 2. Sur les sept premiers morceaux qui occupent la face 1, seuls la voix et le piano, joué par elle-même, dans des pièces très courtes, écrites par la chanteuse, se font entendre. Les notes jouées soulignent les mélodies et tombent avec légèreté sur la voix pour former avec elle le plus beau des chants. Patty murmure, susurre, enroule sa voix autour des notes du piano, délivrées avec parcimonie, mais toujours d’une grande justesse. Ce qui frappe d’emblée ici c’est le sentiment que le temps suspend son vol (et ce n’est pas seulement ici une injonction poétique !), on flotte dans l’air léger et lumineux d’un matin pourtant essentiel où il faudra se résoudre à poursuivre son existence pour aimer et aimer encore (écoutez Moon, don’t come up tonight t ou encore You loved me). On pense en écoutant ces enregistrements à un autre disque, comme celui-ci, lumineux et profond, celui de Ran Blake et Jeanne Lee, The newest sound around (1962) dans la même configuration piano/voix. Ces disques sont des hymnes au silence éloquent, à la clarté lunaire où les rêves nous éveillent à la vraie vie.
Le premier disque (ici le morceau n° 8) se termine donc sur le long Black is the color of my true love’s hair qui atteint presque les 14 mn. La musique prend ici une tournure plus free. D’abord elle est accompagnée par un trio dans lequel Burton Greene montre plusieurs aspects de son talent pianistique où la modernité (il frappe parfois les cordes du piano de ses mains ou les fait sonner comme celles d’une harpe) côtoie le jazz de la New Thing. Patty Waters se lance dans des vocalises qui confinent au cri ou au rugissement et décline le mot « black » en modulant et en accentuant les tonalités, jouant sur les octaves. Le batteur n’est pas en reste qui délivre son jeu de toute retenue rythmique et opère un surlignement des ponctuations vocales de la chanteuse. Le contrebassiste n’est pas oublié qui a même droit à un solo au sein duquel se glissent les feulements de la vocaliste. Forts contrastes donc entre ce dernier titre du premier album et les autres qui précèdent. Pourtant il me semble qu’il n’y ait pas contradiction, mais seulement nuances, entre ces deux aspects du talent incontestable de cette chanteuse hors pair qui évoluait hors des sentiers battus.
Le second disque, intitulé College tour, est constitué d’enregistrements live réunis au cours d’une tournée d’une semaine dans l’Etat de New York, en avril 1966, en compagnie d’artistes signés par le label ESP. Sur la plupart des morceaux Patty Waters est accompagnée par Dave Burrell au piano, Giuseppi Logan à la flûte, Perry Lind, contrebasse et Scobe Stroman à la batterie. La musique proposée est dans la continuité de Black is the color….le chant n’hésite pas à se faire violence et la voix, passant du cri à l’éructation, crache ses mots, les répète en les déstructurant, les recompose ensuite pour, par la réitération, leur faire exprimer plus que le sens habituel. Tout cela avec la complicité des musiciens qui n’hésitent pas à pousser plus loin encore la chanteuse dans son expérience d’un chant véritablement incarné. Puisque c’est le corps entier qui ici s’expose et il faut imaginer Patty Waters donner véritablement corps, chair et matière à son chant ! Pour Prayer elle est accompagnée du seul Ran Blake, ce qui nous remémore (et justifie, par ailleurs, le rapprochement opéré plus haut) ce que celui-ci jouera en compagnie de Jeanne Lee avant et après cette année 66. Musique tout en suspension et immatérialité du chant qui vient s’intercaler entre les autres, plus free, qui s’aventurent sur des territoires plus incertains. Sur le seul Wild is the wind elle chante accompagnée par le trio de Burton Greene où elle poursuit l’aventure d’un chant exposé aux brisures rythmiques, aux modulations et accentuations permanentes, feulements, chuchotements et soupirs.
Suite à ces deux enregistrements et après un voyage en Europe et au Maroc, ainsi qu’une participation à un disque de Marzette Watts où elle chante sur une version du Lonely Woman de O-Coleman, la chanteuse s’installe en Californie pour, dira-t-elle, élever son enfant né en 69 et cessera toute apparition et publication. Il faudra donc attendre 30 ans pour qu’en 1996 sorte un nouveau disque où, en compagnie de Jessica Williams au piano, elle revisite des classiques du répertoire jazz. Elle y chante (entre autres) Billie Holiday ou Duke Ellington. Elle n’a d’ailleurs jamais caché son admiration pour les trois grandes chanteuses qu’étaient à ses yeux Billie, Ella et Sarah. Son intention première était, quand elle fut présentée à Bernard Stollman, d’enregistrer des chansons d’elles. Ce à quoi ce dernier rétorqua que si elle voulait enregistrer pour lui elle devrait chanter ses propres mots en vertu de l’adage du label qui disait : « You never heard such sound in your life ».
En 2002 elle réapparaîtra sur scène, à San Francisco, pour quelques concerts qui donneront lieu à la publication d’un cd
intitulé Happiness is a thing called Joe où, en compagnie d’un batteur et d’un contrebassiste, elle chantera quelques anciens titres tels Moon, don’t come up tonight, qui ouvrait son premier album. Disque qui fut conçu, selon ses propres mots comme un tribute à Billie Holiday et à sa musique. Elle y chante Don’t explain, Willow weep for me, My solitude ou Loverman. Disque que je ne saurais que trop conseiller aussi, surtout à ceux qu’effraieraient les audaces free du second disque ESP.
Pour finir ajoutons que de nombreuses artistes ont su lui reconnaître une influence non négligeable dans leur travail, au nombre desquelles Julie Tippetts, dont il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter le merveilleux Sunset Glow paru en 1975, ou plus près de nous Diamanda Galas.
Complete ESP-Disk' : 5 poin / 5
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